Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Des archéologues auraient retrouvé à Rome le tombeau légendaire de Romulus

La découverte correspond aux textes des auteurs antiques. Il s'agit d'une modeste cuve à côté de la "Pierre Noire". Nous sommes là en plein domaine identitaire.

La cuve et la pierre.

Crédits: Parco Archeologico del Colosseo

«C’est une découverte extraordinaire», a martelé Alfonsina Russo aux journalistes de l'agence ANSA. «Le Forum ne cesse de générer des nouveaux trésors incroyables.» N’imaginez pas ici des monceaux d’or. Des statues de marbre fabuleuses. Que sais-je encore? Le trésor reste de type historique. Les archéologues dont la Romaine est responsable pensent avoir récemment identifié le tombeau de Romulus. Le mythique fondateur de Rome aurait donc eu une existence charnelle au VIIIe siècle avant Jésus-Christ, à moins qu'il s'agisse d'un cénotaphe. Notez que son sarcophage (une cuve bien petite pour un aussi grand homme, un mètre quarante) ne daterait que du VIe siècle avant notre ère. Autrement dit, il aurait été taillé dix générations plus tard.

L'archéologue Giacomo Boni. Photo DR.

L’existence d’une telle tombe n’était pas inconnue. Il existe pour Rome une double archéologie. Il y a bien sûr les découvertes permises par des fouilles. Le hasard. Mais il faut aussi tenir compte de tous les renseignements donnés par des textes latins ayant survécu jusqu’à nos jours. Et ils sont nombreux! Le lieu était ainsi décrit vers 30 avant Jésus-Christ (l’année de la mort de Cléopâtre) par Varron. Le poète Horace disait aussi que le créateur de Rome avait été enseveli en 750 sous les Rostres du Capitole. L’endroit même où les chercheurs ont trouvé la modeste sépulture (ou monument au sens propre), près de ce que les Anciens appelaient l’«Opus Niger», autrement dit la Pierre noire. Un monolithe très vénéré, qui rattachait en quelque sorte la cité à la préhistoire. Adorer une pierre garde toujours un aspect primitif, sauf quand il s’agit de diamants.

La campagne des années 1890

Plus près de nous, des travaux avaient déjà eu lieu à la fin du XIXe siècle sous la direction de Giacomo Boni (1859-1925), qui avait soigneusement publié ses recherches. Lui-même avait trouvé la pierre, mais pas la tombe, pour autant que j’aie bien compris l’article du «Figaro» (pourquoi toujours dans «Le Figaro» et jamais dans «le Monde», au fait?). Boni, qui finira par appuyer le fascisme naissant avec ses découvertes identitaires romaines, avait pu pratiquer des fouilles qui se verraient aujourd’hui jugées dévastatrices. Au Forum, il a ainsi fait démolir en 1900 une chapelle ancienne, la baroque Santa Maria Liberator. Cet édifice de 1617 avait le tort de se trouver au dessus de Santa Maria Antica. Une église primitive couverte de fresques dont je vous ai parlé il y a quelques années au moment de son exemplaire restauration.

L'affiche du film de Sergio Corbucci, tournée en 1961. Photo DR.

Mais revenons à Romulus et quittons "Le Figaro". Pour le moment, rien n’est sûr. Il y aura sans doute toujours des polémiques. Romulus constitue à tous le sens du terme un mythe. La trouvaille offre surtout le mérite de rappeler que le sol de Rome ressemble aux lasagnes des «trattorie» voisines du Forum. Il se superpose dans le sol une infinité de couches. Certaines se révèlent même antérieures à l’époque de Romulus. Les vestiges préhistoriques trouvés près du Forum Boarium, là où se trouve aujourd’hui un temple de Vesta et l’église Santa Maria in Cosmedin, prouvent que des hommes (et des femmes, soyons politiquement corrects!) vivaient et faisaient du commerce au bord du Tibre depuis la nuit des temps. Les interminables travaux du Metro C, dont je vous entretiens régulièrement, ont multiplié partout les chantiers archéologiques. J’ai ainsi pu visiter il y a environ deux ans une villa romaine aux substructions en excellent état, tout près du Colisée. Une exhumation annoncée en juin 2017 qui avait enthousiasmé les Romains, qui auraient pourtant pu penser qu’elle leur compliquait la vie!

L'affaire de la Lupercal

Pour l’époque de la fondation officielle de Rome (753 avant Jésus-Christ), il y a déjà eu il y a une dizaine d’années une trouvaille exceptionnelle, dont je n’ai guère entendu parler depuis. C’était en novembre 2007. Irene Iacopi expliquait avec prudence à la presse qu’elle avait probablement trouvé la Lupercal, profondément enfoui dans le sol sous la maison d’Auguste et de son épouse Livie au Palatin (1). Il s’agissait du lieu de culte (trouvé dans un état de conservation très satisfaisant) où les enfants Romulus et Remus auraient été nourris par la louve. Un animal devenu en quelque sorte totémique par la suite. «Tous fils de la louve».

La villa romaine découverte en 2017 à côté du Colisée. Photo AFP.

On pourrait du coup imaginer une promenade romaine qui irait ainsi de site en site visitable. Il y aurait bien sûr San Clemente, située au-dessus d’une église, elle-même au dessus d’une villa romaine élevée au-dessus d’un temple de Mithra. Mais il survit d’autres lieux bien moins connus. Je connais ainsi un cinéma de quartier, que j’ai une fois vu fortuitement. Sa caissière vend des billets pour les projections, bien sûr, mais aussi des tickets pour le site. Surprenant, ce dernier! Il y a là deux immenses citernes romaines, où l’eau coule encore, on ne sait pour qui. Mais faut-il vraiment s’étonner? A Rome, on marche (au propre) sur le passé, qui s’intègre par ailleurs au présent. Il en irait sans doute de même à Istanbul si d’autres gouvernements turcs se lançaient dans des fouilles pré-islamiques. Mais j’avance là sur un terrain glissant...

(1) Irene Iacopi pensait que la maison du "rénovateur" de Rome Auguste avait été édifiée symboliquement au-dessus de la Lupercal, dédiée au fondateur de Rome.

La voûte de la Lupercal, photographiée lors d'un sondage de 2007. Photo ANSA.

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