Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

DÉBAT/"La culture pour tous" ne veut pas dire une culture obligatoire

Crédits: AFP

«La culture pour tous». La petite phrase tient de l'axiome. Du dogme. Plus personne n'ose du coup s'interroger sur son sens. La chose sentirait vite l'hérésie. Il convient pourtant de se demander parfois en quoi consiste la culture. Et voir la mesure dans laquelle chacun doit s'y investir. Ce dernier point se révèle important. Se cultiver constitue-t-il un droit, ou s'agit-il aujourd'hui d'un devoir? Faut-il par exemple rendre les fêtes de la musique obligatoire? 

Mais d'abord qu'est-ce que la culture? Une sorte de fusée à plusieurs étages, à mon avis. Le premier va de soi. Le simple fait de parler une langue (pour nous le français), de vivre en 2017 et de vivre en Europe occidentale crée une base, aussi multiculturel que l'on veuille se montrer (1). Là, presque tout le monde se trouve dans le bateau, même si l'on parle aujourd'hui d'intégration nécessaire pour les gens venus de l'extérieur. Une chose différente de l'assimilation, notez-le bien. L'intégration, comme on dirait en mathématiques, reste le plus petit dénominateur commun. Sur ce rez-de-chaussée commun, on peut construire les étages supérieurs.

Culture savante et cultures populaires

Ceux-ci ont longtemps été vus comme doubles. Il y avait d'une part la culture savante et de l'autre les cultures populaires, la première seule ayant vraiment droit de cité. Je vous l'ai déjà dit. Quand j'ai commencé dans ce métier, l'opéra, le théâtre, la musique classique, la littérature et les beaux-arts pouvaient seuls vraiment se réclamer de la culture. Le reste pas. A ces morceaux nobles, toutes les subventions. Elles demeuraient cependant ridiculement modestes par rapport à ce qu'elles sont de nos jours. Cette culture dominante s'appuyait sur un socle, le passé. Nous n'étions pas comme les lettrés chinois, pour qui l'invention gardait toujours quelques chose de suspect. Mais quand on disait «avoir fait ses humanités», on entendait tout de même rappeler que la base restait gréco-latine, comme au temps de Racine ou de Giraudoux. De grands textes. Des grands mythes. De solides références. Quand Freud a parlé de «complexe d’œdipe», c'était pour se rendre clair à son auditoire. Un auditoire à qui il faudrait souvent dire de nos jours qui est Œdipe. 

Le passage à «la culture pour tous» a obligé dans les années 1960-1970 à un grand brassage. Bien des disciplines jusque là considérées comme secondaires, voire franchement vulgaires, ont trouvé leur place. On a parlé d'une culture rock. D'une culture BD. D'une culture pop. Le nombre des exclus diminuait d'autant. On se souvient des années Jack Lang en France, quand le socialiste était Ministre de la culture. L'homme s'appropriait un peu tout, au nom de la diversité. Il faut dire que le moment coïncidait avec l'augmentation des subventions en la matière. Jusque là, la culture restait la parente pauvre. Ce n'est plus vraiment le cas même si, à entendre les créateurs et les institutions, il n'y aura jamais assez d'argent. Cela dit, il semble tout de même difficile d'affirmer que la Ville de Genève dépense peu pour la culture, même si sa forme d'arrosage peut apparaître contestable.

La fameuse rentabilité 

Les musées, qui font l'objet d'une bonne partie de mes chroniques, se sont ainsi mis à coûter beaucoup d'argent. On est passé d'un conservateur, souvent à temps partiel et parfois même bénévole, quelques conservateurs et les rares gardiens à de grosses équipes. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il est né chez les élus des envies de rentabilité. Mais il y a un peu de ça. On a donc commencé à parler aux contribuables d'une «culture qui rapporte». En termes d'image, bien sûr. Mais aussi sur le plan matériel. On dit alors «retombées économiques». La chose amène à tenter d'attirer des touristes, évidemment. Elle implique surtout aujourd'hui d'avoir des institutions très visitées par le public local. Des institutions «lieux de vie», ou il se passe toujours quelque chose, un peu comme dans les grands magasins. 

Comment faire entrer les gens dans les musées? En les rendant plus attrayants par une politique de construction et d'aménagement. En tenant les gens par la main. En faisant un peu (et même beaucoup) de démagogie. L'outil scientifique, peu visité et bien poussiéreux, de mon enfance devait, doit faire place à un lieu ludique, interactif, participatif, convivial et festif. On peut le comprendre pour les enfants, invités à des visites et à des ateliers, puisqu'il s'était créé de que les esprits chagrins appellent un «public captif». Mais la chose a peu à peu gagné toutes les tranches d'âge. L'important devenait non plus de rendre accessible, mais de simplifier. La culture, c'est facile. La culture, c'est chouette. La culture, c'est «fun». Autant dire qu'on a souvent jeté le bébé avec l'eau du bain même si certains, par réaction peut-être ou pour donner une caution intellectuelle, ont rendu une partie de leurs expositions et publications encore plus élitaires. J'avoue avoir parfois le sentiment d'être largué.

Le droit de refuser 

Mais l'essentiel ne réside pas là. Où le bât blesse réellement, c'est qu'on voudrait après tant d'efforts rendre la culture obligatoire. Or la culture constitue un droit! C'est celui d'y accéder sans avoir à dépenser au dessus de ses moyens. Si des initiations semblent souhaitables, chacun fait ensuite ce qu'il veut. Il revient ou il ne revient pas. Or, la majorité des gens ne cultive aucun intérêt proprement culturel. Vivre, pour elle, c'est sortir, manger, téléphoner, envoyer des messages, regarder des séries à la TV et consulter ses réseaux sociaux. Il s'agit là d'un choix. Libre. Et ce choix constitue un refus, même s'il se trouve aujourd'hui des gens pour inclure la série TV dans la culture. 

Seul problème. Tous ces élargissements de la matière culturelle portent paradoxalement atteinte au fonds traditionnel, vu aujourd'hui comme élitaire et donc inégalitaire. Inacceptable! Nous sommes prétendûment au siècle de l'égalité. Qui ose du coup aller par exemple au secours du latin et du grec, en danger de mort? Cela irait contre le dogme politique de «la culture pour tous». On a vu ça dans le débat très français ayant entouré la réforme de l'enseignement (une de plus!), il y a quelques années. Un débat pourri par l'idéologie, alors que l'idéologie participe bien souvent hélas de l'inculture. 

(1) D'aucun vivent cependant à cheval sur plusieurs cultures. Ils ont de la chance!

Photo (AFP): Le public au Louvre de Lens devant "La Liberté guidant le peuple" d'Eugène Delacroix. La culture, c'est justement une liberté de choix.

Prochaine chronique le vendredi 8 juillet. Art moderne en folie au Palazzo Fortuny de Venise.

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