Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

De Chirico à Penone. Le Musée de Grenoble sort l'"Italia Moderna" de ses réserves

Le musée s'est toujours voulu contemporain. D'où de bons choix et des donations généreuses. A découvrir en marge de l'exposition Giorgio Morandi.

"Le café" d'Alberto Magnelli, 1914. Une icône de l'art moderne.

Crédits: Succession Alberto Magneli, Musée de Grenoble 2021.

Cela peut sembler étrange, mais c’est comme ça. Dans les années 1920, le Musée de Grenoble, alors installé dans un bâtiment Napoléon III faisant également office de bibliothèque, restait presque le seul musée d’art contemporain d’Europe. Avec Lodz! La seule différence est que l’aventure iséroise a duré nettement plus longtemps que celle de la voïvodie polonaise. La preuve! Elle se poursuit aujourd’hui encore, l’institution se voyant placée depuis 2002 sous la houlette de Guy Tosato. Un homme né à La Tronche, ce qui me semble un signe de caractère. Le directeur peut ainsi se réclamer d’Andry-Farcy, qui fut son prédécesseur à partir de 1919.

"Scaphandrier des nuages", d'Enrico Prampolini, vers 1930. Le régime mussolinien n'a eu peur ni de l'abstraction, ni du surréalisme. Succession Enrico Prampolini, Musée de Grenoble 2021.

Andry-Farcy avait tout osé, alors que Paris devra attendre 1947 pour ouvrir son musée d’art moderne. Le legs Agutte-Sembat en 1922 lui avait apporté Matisse, Signac ou Derain. Des achats intelligents compléteront bientôt ce fonds avec Bonnard ou Modigliani. Stimulés par cette activité insolite, les marchands (Kahnweiler, Paul Guillaume…), les artistes (Picasso, Max Ernst…) ou les collectionneurs (dont le Dr Barnes de Philadelphie, qui ne donnait pourtant jamais rien) vont multiplier les cadeaux. Ils n’auraient pas su à quel autre musée de France offrir. Et ici, tout se voyait en plus accepté avec reconnaissance!

Le don Sarmiento de 1933

En 1933, le comte Sarmiento, qui avait déjà doté Paris sans grand succès, faisait ainsi don à Grenoble de trente-trois toiles italiennes contemporaines. Installé dans la capitale française depuis 1912, l’émigré répondait à la politique culturelle mussolinienne. Il s’agissait de présenter l’Italie fasciste non plus comme un lieu tourné vers le passé, mais doté d’un brillant avenir. D’où le choix d’un contemporain sans doute pas révolutionnaire, mais solidement charpenté. Le MCB-a de Lausanne détient d’ailleurs des largesses du même type. La donation Sarmiento, où Mario Tozzi fait compagnie (avec trois toiles superbes) à Filippo de Pisis, Enrico Prampolini ou Filliu, peut ainsi former l’une des bases de l’actuelle exposition «Italia Moderna». Elle vit ses derniers jours après un parcours accidenté depuis la fin 2020. Six mois de fermeture…

"Le soleil à carreaux". Un triptyque de Leonardo Cremonini, 1980-1982. Photo ADAGP, Paris 2020.

L’accrochage vient à pic pour faire comprendre en France l’importance picturale de l’Italie durant son «novecento». Après un XIXe provincial, le pays avait repris des couleurs vers 1890 avec les divisionnistes, qui dérivaient ds symbolistes. Il s’était retrouvé électrisé à partir de 1910 par les futuristes, qui feront des petits jusqu’en 1945. Il y aura aussi plus tard le «retour à l’ordre», comme partout, avec un art grave s’inspirant ici de la fin du Moyen Age. Il s’agira là de la peinture officielle du régime. Puis viendront l’abstraction des années 1950 et enfin l’«Arte povera». La France tend à faire l’impasse entre ce dernier et le futurisme pour des raisons éminemment politiques. Quand le Grand Palais avait contrevenu à cette règle en 2006, le chien de garde Philippe Dagen était venu aboyer bien fort dans «Le Monde». Pas de fascistes chez nous!

Un parcours qui se tient

Le Musée de Grenoble n’a pas ressorti la donation Sarmiento intégrale, ce qui eut paru instructif. Il a picoré sur ses cimaises et dans ses réserves afin de raconter cent ans de production transalpine en partant des ses seules collections (dépôts compris). Un complément à l’exposition Giorgio Morandi, dont il est question une case plus haut dans le déroulé de cette chronique. Il y a des points forts comme l’«Arte povera», dont tous les noms connus sont représentés de Mario Merz à Giuseppe Penone en passant par Luciano Fabro. L’abstraction fait bonne figure avec Dadamaino ou Enrico Castellani. D’autre courants se voient moins bien représentés. Ainsi en va-t-il du futurisme. Notons cependant que le Russolo de la bonne époque lui a été donné par l’artiste lui-même. Ouvert par un superbe «Le café» d’Alberto Magnelli de 1914, l’accrochage tient le coup. Il emporte l'adhésion. Je ne suis pas sûr du reste que Beaubourg, qui regarde peu vers le Sud, puisse faire aussi bien sans emprunter!

Pratique

«Italia Moderna», Musée de Grenoble, 5, place de Lavalette, Grenoble, prolongé jusqu’au 4 juillet. Tél. 00334 76 63 44 44, site www.museedegrenoble.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h30.

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