Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Danse, dessin et peinture. Le Musée d'Orsay nous montre "Degas à l'Opéra"

L'institution parisienne aligne les pièces remarquables. Le lieu d'exposition n'en demeure pas moins ingrat. Il est en plus surpeuplé. Le peintre reste très populaire.

L'orchestre de l'Opéra. Degas n'hésite pas à couper les danseuses à mi-corps.

Crédits: RMN, Paris 2019.

Le temps passe. Il faut parfois revenir aux fondamentaux, comme disent les financiers. En essayant toutefois de ne pas faire la même chose. Le Grand Palais tente d'y parvenir en ce moment avec Toulouse-Lautrec. C'est bien, mais sans surprises. Orsay mise pour sa part sur Hilaire Edgar Degas (1834-1917). Un artiste dont il possède une vaste collection entre les huiles, les pastels, les monotypes, les bronzes et les dessins. Une gloire nationale indiscutée. Si Degas a fréquenté le bordel, il n'y a apparemment pas consommé. Un net «plus» en nos temps de pruderie généralisée.

Il fallait trouver un thème. Nouveau,si possible. En 2012, Xavier Rey, aujourd'hui à la tête des musées de Marseille, avait proposé à Orsay «Degas et le nu». Une réussite. C'est donc cette fois «Degas à l'Opéra», un sujet qui tient la route. L'artiste en a observé toutes les facettes, en se concentrant cependant sur la danse. Un ballet tant vu sur scène que dans les coulisses ou lors des répétitions. Le peintre s'était fait remettre un laisser-passer lui permettant d'aller partout quand il le voulait (1). Il faisait du coup partie du décor. Rien ne rend plus invisible que l'habitude d'être là. Du coup les étoiles comme les petits rats ne se sentaient plus observés. Scrutés. Et pourtant, s'ils avaient su! Il y avait là un homme pour les disséquer sans pitié. Notons que Degas est resté fidèle, du moins en pensée, à la vieille salle de la rue Le Peletier (fermée en 1873). On ne trouve jamais chez lui les ors et les stucs de l'actuel Palais Garnier, inauguré pourtant dès 1875.

Une sorte de drogue

L'opéra constituait pour Degas une sorte de drogue. Son absence était perçue comme un manque. Quand il est allé voir ses cousins de la Nouvelle-Orléans, en 1872, il s'était senti privé et considérait la chose comme «une souffrance véritable». Il faut dire que ce monde clos, où régnait une discipline sévère, pouvait apparaître comme un second domicile à un vieux célibataire. Il retrouvait aux répétitions des têtes connues. Les anciens danseurs se muaient parfois en professeurs. Les très jeunes artistes montaient en grade, ou disparaissait. Il devient difficile de nos jours de ne pas voir le côté sombre de l'opéra, où les enfants ne recevaient aucune autre instruction que celle dispensée par leurs maîtres de ballet. Il suffit de lire le livre que Camille Laurens a consacré en 2017 à «La petite danseuse de 14 ans» (2). C'était aussi plus tard une antichambre de la prostitution. Aucune étoile ne survivait sans quelque protecteur.

La tête de "La petite danseuse de 14 ans". La seule statue que Degas ait montré de son vivant. Photo RMN, Paris 2019.

Tout cela Degas le savait. Il suffit de regarder au Musée d'Orsay les illustrations qu'il a conçues pour «Les petites Cardinal» de son ami Ludovic Halévy, où la maman Cardinal fait office de mère maquerelle. Le regard est lucide. Impitoyable, même. Mais sans jugement. Degas voit la chose en passant. Ce qui l'intéresse vraiment, c'est la femme en mouvement. Très peu de danseurs chez lui. Ce corps de fille se travaille. Il se soumet à des exercices. Il paraît parfois sur scène, sous des lumières un peu crues. Il n'y a que quelques moment de relâche où un dos et des jambes fourbus s'avachissent sur une banquette, les pieds douloureux en l'air. La danse n'est une partie de plaisir que pour les spectateurs, lorgnant les débutantes avec des jumelles depuis la salle.

Prêts importants

Il fallait donner une forme à cette exposition qui bénéficie pour son final de la grande salle aux stucs blancs de l'ancien Hôtel d'Orsay. Ce n'est pas chose facile. Les anciens passages du rez-de-chaussée prennent vite des allures de boyaux. Les toiles demeurent en général de petite taille. Il y a du coup beaucoup de monde agglutiné, plus quelques groupes cornaqués par un guide bruyant. Le parcours n'apparaît pas toujours clair. Certaines œuvres empruntées auront forcément des cadres impossibles. L'opération a été réalisée sous la direction d'Henri Loyrette. Il s'imposait doublement. DEn 1990, l'historien a écrit une biographe de référence sur Degas. Il a ensuite dirigé Orsay avant de passer à la tête du Louvre. Aidé par Leïla Jarbouai, Marine Kisiel et Kimberly Jones, puisque l'exposition ira ensuite à la National Gallery de Washington, le grand homme (il mesure plus de deux mètres) a fait ce qu'il a pu. Il a surtout su trouver et obtenir beaucoup d’œuvres importantes. L'actuel accrochage constitue avant tout une réunion. Presque de famille.

"Danseuse saluant". Degas a beaucoup utilisé le pastel. Photo RMN, Paris 2019.

La première salle est stupéfiante. Il y aura par la suite des merveilles. Degas fait partie des seuls impressionnistes ne décevant jamais, contrairement à Sisley, Pissarro ou Renoir. Peut-être parce qu'il s'agit là d'un malentendu. L'Opéra, où Degas ne montre aucune fenêtre, n'a aucun rapport avec cet art qui se veut immergé dans la nature. Degas n'est pas davantage un témoin de son temps. Rien ne se réfère autant à la grande tradition que la danse classique, de nos jours sous perfusion sauf dans dans quelques ex-satellites soviétiques. Ce misanthrope n'a enfin rien d'un membre de collectif, comme on dit de nos jours. C'est un indépendant et un solitaire.

Les pastels de la fin

Tant mieux dans le fond! Il y a chez Degas une personnalité transcendant tout. Avec lui, chaque chose (et chaque personne) devient du Degas. Il y a ainsi sur toutes les cimaises au moins un chef-d’œuvre. Le déclin de sa vue n'a pas amené le déclin de son art. Dès la fin des années 1880, le maître nous montre d'autres choses autrement. Avec quelque chose de grinçant. La rétrospective aurait pu mal finir. Elle débouche, même si c'est involontairement, sur tout un pan de l'art moderne. Il n'y a donc plus maintenant qu'à proposer une fois à Orsay un Degas et les chevaux, Degas et les femmes au travail (modistes, repasseuses...) ou un Degas paysagiste. Car il existe aussi, mais en sourdine, un observateur des intérieurs vides et des campagnes...

L'un des derniers pastels, alors que la vue de l'artiste avait considérablement baissé. Photo RMN, Paris 2019.

(1) Ses «examens de danse» sont cependant sortis de son imagination. Ils n'étaient pas publics.
(2) Le livre, dont je vous ai parlé,tournait autour de la genèse du bronze de Degas, aujourd'hui présenté au Musée d'Orsay.

Pratique

«Degas à l'Opéra», Musée d'Orsay,1, rue de la Légion-d'Honneur, Paris, jusqu'au 19 janvier 2010. Tél.00331 40 49 48 14, site www.musee-orsay.org Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu'à 21h45.

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