Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Damnatio memoriae. Les USA et l'Angleterre déboulonnent des statues à qui mieux mieux

La pratique remonte à l'Antiquité. La foule mutile et détruit des effigies personnalisées. L'acte a quelque chose de magique. Reste qu'il fait disparaître l'histoire.

Colson jeté dans les eaux de Bristol. La statue a été repêchée depuis.

Crédits: AP

Il ne fait pas bon être statue en ce moment. Du moins si vous représentez un personnage historique aujourd’hui contesté. Vous avez tous vu les images. Normal. Les événements étaient un peu conçus pour leur diffusion. Aux Etats-Unis comme en Grande-Bretagne, des sculptures montrant des hommes coupables d’avoir eu partie liée avec l’esclavage (Edward Colston) ou la colonisation (Cecil Rhodes) se voient déboulonnées par la foule ou semblent sur le point de l’être. Même le pauvre Christophe Colomb a perdu quelque part sa tête de marbre. Il serait coupable d’être à l’origine de la disparition des Amérindiens. Notons au passage que les jeunes s’attaquant à lui ne descendent pas des victimes, mais des coupables. Presque tous fils et filles d’émigrants proches ou lointains. Mais l’histoire subit de nos jours beaucoup d’entorses. J’y reviendrai.

Que se passera-t-il après? On n’en sait trop rien. La statue de Colston a été récupérée dans les eaux de Bristol, où elle avait été jetée. Elle aurait selon le maire sa place au musée. Mais lequel? Sa valeur artistique reste mince, à moins d’aimer le style académique en vogue vers 1895, date de son érection en l’honneur de celui qui passait alors pour le bienfaiteur de la ville. Des idées se font jour. Banksy, qui n’en rate pas une, a proposé de remettre l’œuvre en place en lui adjoignant des compléments représentant ceux qui l’ont mise bas. Réactions mitigées en un temps où les réseaux sociaux ont remplacé les tribunaux. En Belgique, où les choses se gâtent aussi, l’artiste Omar Ba, bien connu des Genevois, a suggéré un musée du colonialisme comme lieu de mémoire. On y mettrait notamment les Léopold II dérangeant aujourd’hui les minorités noires et les intellectuels. Je rappelle que le roi a possédé, à la fin du XIXe siècle, le Congo comme propriété personnelle. Il a donc voulu le rentabiliser au maximum en écrasant les populations locales

Un passé aplati

Le musée aurait au moins le mérite de situer l’homme dans l’histoire. Cette dernière tend en effet à disparaître. Elle est la victime collatérale d’un effondrement scolaire dont les élèves ne sont pas responsables. Ils ne sont ni meilleurs ni pires que leurs prédécesseurs. Ce sont les exigences qui ont baissé, et souvent la qualité de professeurs, déjà victimes du système. Je ne dis pas qu’il faille à nouveau multiplier les dates à apprendre par cœur. Il faudrait plutôt recréer un cadre permettant de placer le défilé des siècles avec leurs mentalités (qui ne sont plus les nôtres). L’éloignement permet un certain recul. Le «présentisme», comme je vous l’ai souvent dit, constitue la négation même de l’évolution temporelle. Il est aussi plat qu’un écran d’ordinateur. Impossible avec lui de mettre les événements en regard les uns des autres. L’esclavage se révèle pourtant, vu de loin, comme un phénomène quasi universel depuis l’Antiquité. Il a été solidement présent dans les cultures africaines anciennes.

David de Pury à Neuchâtel. Photo Keystone.

Mais il est clair, dans le déboulonnage général auquel nous assistons aujourd’hui, que nul se soucie de distinctions si subtiles. Nous ne sommes pas dans les cinquante nuances de Grey. Colbert, le ministre de Louis XIV coupable d’avoir édicté le «Code Noir» (promulgué en 1685, deux ans après sa mort), doit disparaître des marches de l’Assemblée Nationale française au même titre que les généraux sudistes aux Etats-Unis. Leur disparition, suivant leur mutilation, rejoindra ainsi la tradition bimillénaire de la «damnatio memoriae». Les Romains défiguraient les représentations des empereurs déchus, comme Néron. Ils leur cassaient généralement le nez. Notez que la chose est aussi arrivée durant le Moyen Age au Sphinx égyptien de Gizeh. Logique! La plupart des iconoclasmes demeurent d’ordre religieux de l’Antiquité aux talibans. Pensez à Byzance! Aux «Bilderstürme» de la Réforme(le plus célèbre reste le hollandais de 1566)! Ou songez à la Révolution française, puissamment anti-cléricale! Le pays a perdu dans la tourmente de 1792-1794 une bonne partie de son patrimoine roman et gothique. Il faudrait enfin citer la fonte des statues publiques française sous l’Occupation de 1940-1944. Mais là, il s’agissait de récupérer du métal. Si vous êtes une statue, tâcher d’éviter de vous retrouver en bronze!

Une courte floraison

Quelle est la perte artistiques des iconoclasmes actuels? Sur le plan des statues elles-mêmes, sans doute pas grand-chose. La manie d’ériger des monuments aux grands hommes (il y en a fort peu eu pour les grandes femmes) est restée finalement assez courte. Sous l’Ancien Régime, la statue équestre demeurait réservée au souverain, ce qui a permis en 1792 de détruire celle de Louis XV par Edmé Bouchardon sur l’actuelle place de la Concorde. Elle passait pour l’une des plus grandes réussite du siècle avec le Pierre le Grand d'Etienne-Maurice Falconet à Saint-Pétersbourg, épargné lui par la Révolution russe de 1917. C’est la seconde partie du XIXe siècle qui a voulu honorer à tout va, que ce soit dans la France de la IIIe République ou l’Angleterre de la reine Victoria. Cette dernière a par ailleurs multiplié les commandes pour Bombay ou  Bagdad. D’où bien des disparitions. Quand un régime s’écroule, ses statues tombent avec lui. Pensez aux Staline disparus de leurs piédestaux après 1990. Rappelez-vous les Irakiens abattant les effigies de Saddam Hussein.

Le Pierre le Grand de Falconet à Saint-Pétersbourg. Epargné par la Révolution russe de 1917. Photo Saint-Pétersbourg.org

Y aura-t-il une suite non pas avec les statues du passé, mais celles du présent et de l’avenir? Sans doute pas. Le marbre ou le bronze qui focalisent aujourd’hui les haines restent liés à une certaine forme de représentation académique. Il faut que l’individu soit représenté comme tel, puis mis sur un socle et présenté dans un lieu ouvert comme un exemple à suivre. Or ce type de figuration a rapidement disparu après 1939. Les statues de cette veine sont devenues rarissimes, même s’il existe un de Gaulle, par ailleurs affreux,devant le Grand Palais parisien. Le monument actuel se veut symbolique, et donc abstrait. Deux colonnes. Des flammes tordues. Je ne sais quoi encore. On imagine mal une foule s’attaquant à des formes aussi éloignées d’une réalité physique, à moins qu’une plaque ou une mise en scène vienne attiser les colères. Cela peut arriver. On démolit bien parfois, mais de manière moins spontanée (même si la spontanéité actuelle doit beaucoup à des mouvements indigénistes très puissants), des bâtiments entiers. Je citerai juste le palais de la DDR à l’emplacement de l’ancien château de Berlin, lui récemment reconstruit.

Et chez nous?

Et pour la suite sur le terrain? On verra qui subira la vindicte d’une foule aux connaissances historiques parfois approximatives. Le phénomène gagnera-t-il la Suisse? Dans ce cas, il faudrait vite mettre à l’abri l’effigie de David de Pury. Ceci dit, la Ville y a pensé. Elle a démonté ces derniers jours l’échafaudage devant permettre de nettoyer la sculpture de l’esclavagiste qui légua sa fortune à la cité. Surtout pas de provocation! Des pétitionnaires anti-de Pury se sont déjà assez manifestés. Il faut dire que Neuchâtel a connu son affaire Louis Agassiz. Le glaciologue de génie cachait un affreux théoricien de l’inégalité des races. L’Espace Louis-Agassiz de l’Université est ainsi devenu en juin 2019 l’Espace Tilo-Frey (1). Une politicienne suisse née de mère camerounaise. Difficile de faire plus politiquement correct. Quant au magnifique portrait en pied d’Agassiz du Muséum d’histoire naturelle, il a été caché autant que possible dans le hall. La dernière fois que je l’ai vu, sa tête dépassait des plantes vertes. Celles-ci ont peut-être réussi à pousser depuis l’an dernier. Ce serait alors l’opération «feuille de vigne», moderne.

La statue de Colbert devant l'Assemblée nationale. Photo Joël Saget, AFP.

(1) Lausanne a refusé de débaptiser l’avenue à son nom et l’Agassizhorn est resté une montagne suisse. Voici ce qui s’appelle prendre au propre de la hauteur. Cela dit, l’affaire Agassiz rebondit en ce moment. Il y a même des gens pour demander la disparition de la statue d’Alfred Escher à Zurich. Sa famille aurait possédé une plantation à Cuba, et donc des esclaves, au début du XIXe siècle.Heureusement que Genève n’a produit aucune statue de Jules César, le premier à l’avoir citée en 58 av. J.-C. C’était sans nul doute un affreux esclavagiste.

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