Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Cyprien Gaillard investi le Museum Tinguely de Bâle avec ses excavatrices

A 39 ans, le Français se retrouve partout de Venise à New York en passant par Paris. Il expose en ce moment au Museum Tinguely, qui se cherche de jeunes affinités.

L'une des pelleteuses, enrichies de deux barres de pierre.

Crédits: Cyprien Gailard, Galerie Sprüth, Magers et Gladstone, 2019.

Depuis son ouverture en 1996, le Museum Tinguely de Bâle (il en existe un autre à Fribourg) tente de maintenir bon le cap. Condamné comme toutes les institutions à produire des expositions pour conserver l'attention du public, il lui faut chaque année trouver des artistes compatibles avec Jean Tinguely (1925-1991). Autrement, ce serait le grand n'importe quoi. Notez qu'il lui est arrivé de déraper. Je me souviens notamment de présentations sur les cinq sens. D'une manière générale, tout se passe néanmoins bien. Wim Delvoye, Michael Landy, Stephen Cripps, Gerda Steiner & Jörg Lenzlinger pouvaient dignement passer pour des enfants un brin dévoyés du sculpteur suisse. Il en ira sans doute de même en 2019 avec Lois Weinberger ou Rebecca Horn. Il faut au Museum des bidouilleurs, des iconoclastes et des récupérateurs d'objets.

Pour le moment, le musée en reste à Cyprien Gaillard. Une étoile montante. Né à Paris en 1980, grandi du côté de Silicon Valley à cause d'un papa informaticien, l'homme fait beaucoup parler de lui depuis qu'il est sorti de l'ECAL lausannoise en 2005. On l'a vu plusieurs fois à Beaubourg, notamment pour un Prix Duchamp qu'il a remporté en 2010. Il a eu l'année suivante plusieurs pièces spectaculaires présentées chez François Pinault à Venise. C'était dans le cadre de «Le monde nous appartient» au Palazzo Grassi. En 2015, le Français a participé à la Biennale. Celle de Lyon, tout de même. Il y a eu comme ça d'autres apparitions très publiques, notamment à New York. Pas étonnant si le plasticien se voit aujourd'hui représenté par des galeries comme Sprüth & Magers de Berlin ou Gladstone de Bruxelles et New York, avec qui le Museum Tinguely a du reste travaillé. Gaillard est entré dans le circuit international, pourtant si fermé à ses compatriotes.

Vidéo en 3D

Que fait notre homme? Un peu de tout, comme nombre de créateurs actuels. D'une manière légère si j'en crois Wikipedia, qui constitue après tout une référence comme une autre, «il interroge avec humour les traces que l'homme laisse sur la nature». Vaste programme! Il se traduit aussi bien par des sculptures qu'avec de la vidéo ou des interventions in situ. Avec Gaillard, cela peut vite devenir très gros. Nos contemporains aiment la monumentalité. Dans l'exposition actuelle intitulée en anglais bien sûr «Roots Canal», il fallait ainsi inclure une suite monumentale. Elle regroupe les têtes de neuf excavatrices abandonnées après avoir beaucoup servi. Cyprien Gaillard les traite comme des monuments, au sens propre. Des œuvre par conséquent destinées au souvenir. Les pelleteuses se voient posées à même le sol de la grande salle du rez-de-chaussée. Telles quelles, ou presque. Leurs anneaux de fer ont en effet permis d'inclure au sommet des barres d'onyx et de calcite qui les font ressembler à des nez de Papous ou d'Indiens du Brésil transpercés d'un bijou en bois. Pour la commissaire Séverine Fromaigeat, il y a là une heureuse alliance de modernise et d'archaïsme. De construction et de destruction. Les antithèses ne sont pas incompatibles pour Cyprien Gaillard. Heureux homme!

Cyprien Gaillard. La photo de lui qu'on voit partout.

Inutile de dire que la chose convient parfaitement au lieu. Tout près se trouvent les machines les plus monumentales de Jean Tinguely. Ce sont les mêmes ferrailles. Les mêmes détournements. Les mêmes reconversions. Manquent juste le bruit et la mobilité. Mais le visiteur fait ici vraiment face à des poids lourds. La transition se révèle donc rude avec «Koe» de 2015, qui consiste en une vidéo. Gaillard nous y montre des oiseaux exotiques d'Asie ensauvagés en Allemagne après avoir échappé à leurs propriétaires. Leurs plumes vertes scintillent dans le ciel de Düsseldorf, où l'artiste les saisit dans leur vol à travers une artère parsemée de boutiques de luxe. Ces volatiles complètent un décor pour lequel ils ne sont pourtant pas faits. Comme des perruches dans d'autres parties du monde, il s'agit d'une espèce envahissante. Elle modifie le biotope, chassant ses congénères indigènes. Une modification d'origine cependant humaine, comme naguère les lapins proliférant de manière insensée en Australie.

Un peu trop d'idées

Le troisième plat de résistance de l'exposition, comprenant par ailleurs deux pièces si discrètes que la plupart des visiteurs les remarque à peine, est un film en 3D. Et donc avec lunettes! «Nightlife» constitue une sorte de «mix», avec un peu trop d'idées pour un film d'à peine un quart d'heure. Il y a des arbres, un feu d'artifice et le souvenir de Jessie Owens, le champion noir des jeux olympiques de Berlin en 1936. Ajoutez-y encore, pour faite bonne mesure, une statue de Rodin, placée à Cleveland et endommagée lors d'émeutes de 1970, et vous aurez une idée du tout. Une idée confuse, à la manière de l’œuvre réalisée sur deux ans. Il faut à Séverine Fromaigeat, qui défend bien évidemment son poulain, deux bonnes pages de texte pour que le lecteur retombe sur ses pattes au Museum Tinguely. A mon avis, c'est un peu beaucoup, deux pages. Cela sent le brouillard de mots. Il n'y a pas autant de littérature autour des excavatrices, au message nettement plus clair.

Pratique

«Cyprien Gaillard, Roots Canal», Museum Tinguely, 1, Paul-Sacher Anlage, Bâle, jusqu'au 5 mai. Tél. 061 681 93 20, site www.tinguely.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

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