Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

COUTURE/"Plus petit des grands", Azzedine Alaïa est mort à 77 ans

Crédits: Maison Azzedine Alaïa

Il va nous manquer, du moins moralement. Azzedine Alaïa vient de s'éteindre à Paris. Il avait 77 ans, ce qui apparaît désormais sûr. Sa date de naissance était longtemps resté secrète. Le Franco-Tunisien avait fait une mauvaise chute, il y a une dizaine de jour. Une ambulance a dû le transporter à l'Hôpital Lariboisière. Mais l'homme, qui ne passait pour presque jamais dormir, était fatigué. Il s'en est donc allé. 

«Plus petit des grands couturiers», ce dont il jouait en se faisant systématiquement photographier aux côté de filles géantes, Alaïa avait débarqué en France tout au début des années 60. Il avait commencé comme assistant chez Dior, alors sous la houlette d'Yves Saint Laurent. Un poste qu'il n'a pu garder que cinq jours. Le débutant était sans papiers. Guy Laroche, Thierry Mugler ont Dieu merci su le remettre ensuite en selle. Il leur apparaissait surdoué. Il faut dire qu'Azzedine a su immédiatement s’inscrire dans la ligne des créateurs hors mode, comme cette Madeleine Vionnet qu'il vénérait, ce Crisbobal Balenciaga lui servant d'exemple ou ce Mariano Fortuny venu lui succéder aujourd'hui au Palais Galliera de Paris, rouvert avec une rétrospective Alaïa en 2013.

Un artisan avant tout 

L'homme se voulait artisan bien davantage que «businessman». Il avait au départ ouvert une sorte d'atelier rue de Bellechasse, tout près du Musée d'Orsay. Il y recevait quelques clientes destinées à bien vite devenir des amies. Se retrouvaient là Greta Garbo, l'écrivaine Louise de Vilmorin ou Arletty, qui avait débuté pendant la guerre de 14 comme mannequin. S'y joutèrent rapidement des personnalités plus contemporaines. Après avoir échangé une robe pour sa femme contre une toile de sa main, le peintre américain Julian Schnabel s'occupa de l'image de marque de la maison. Grace Jones joua les muses. Impossible désormais de rester caché. Mugler parvint ainsi à ce que son confrère consentît (vous aurez remarqué le verbe «consentir») à créer une maison plus classique. C'était en 1980. 

Par la suite, Alaïa a changé de statut sans pour autant abdiquer ses principes. Peu de publicité. Une réticence à acorder des entretiens aux journalistes. Pas de collections montrée au public avant qu'elle ne soit vraiment prête. Une couture à l'ancienne, perfectionniste, alors que les grandes maisons se contentaient désormais de faire défiler des choses de plus en plus absurdes destinées à une clientèle de pouffiasses internationales. On comprend, dans ces conditions, que le Franco-Tunisien ait refusé d'un ton sec la proposition de Dior, en 2011, de prendre la succession de John Gallliano. Il y avait là une question de dignité.

Des robes passant d'une main à l'autre 

Alaïa a reçu toutes sortes d'honneurs, dont deux Oscars de la couture en 1985. Il a par ailleurs ouvert une galerie, présentant notamment de la photographie. Sa position demeurait celle d'un artiste, pour qui une robe restait véritablement une œuvre. L'exposition de 2013 en montrait du reste quelques-unes portées longtemps après leur confection, rachetées par des stars de la nouvelle génération. Si Alaïa ne suivait pas les tendances, c'est parce qu'il possédait un style. On peut se demander en conséquence ce que va devenir aujourd'hui sa maison, de taille modeste par rappors aux géants Chanel ou Saint-Laurent. Comment continuer après lui?

Photo (Maison Azzedine Alaïa): Le couturier à ses débuts, puis à côté d'un mannequin géant.

Texte intercalaire.

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