Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Coup de théâtre! L'Allemagne va rendre au Nigeria ses bronzes du Bénin dès 2022

La responsable de la culture a annoncé la décision le 29 avril. Elle risque de faire boule de neige en Europe, même si l'Angleterre campe sur ses positions.

Une des célèbres plaques en laiton du Bénin.

Crédits: DR.

Vu les temps actuels, il me semble difficile de dire qu’il s’agit d’un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Jusqu’ici, la presse a pourtant peu réagi à la nouvelle (une dépêche d’agence en général), où le politique domine fâcheusement sur le culturel. Pour une fois dans le domaine des restitutions, les choses sont pourtant allées très vite. Il y a deux mois, dans l’ancien Château de Berlin reconstruit, a été évoquée la programmation du Forum Humboldt, nommé ainsi en l’honneur du naturaliste Alexander von Humboldt (1769-1859). Il doit aussi s’agir de ce qu’on ose encore appeler un musée d’ethnographie. La présentation prévue de bronzes du Bénin a bientôt soulevé une polémique, comme il se doit fortement médiatisée. Ne s’agirait-il pas là du fruit d’un pillage, même si celui-ci était anglais et non allemand?

Monika Grütters. Photo Bundesregierung.

Très vite est intervenue l’idée d’un possible retour dans un ancien royaume faisant aujourd’hui partie du Nigeria. L’ambassadeur de ce pays Yusuf Tuggar en a profité pour formuler officiellement une demande de restitution. Secrétaire d’État à la culture, et non pas ministre (ce domaine restant avant tout l’apanage des «Länder»), Monika Grütters a commencé ses tours de table avec les experts de musées et responsables politiques, tant fédéraux que régionaux. La chère dame a pris l’habitude des restitutions et des excuses, en général liées à des spoliations nazies. Autrement, on parle assez peu d’elle. Ah si! Cette femme de 59 ans, membre de la CDU, s’est battue l’an dernier pour que la culture tire le moins possible la langue dans son pays en raison des multiples fermetures et annulations dues à la pandémie.

Expédition punitive

Les choses n’ont pas traîné. Le soir du jeudi 29 avril, la politicienne annonçait la restitution de 530 pièces, dont 400 bronzes environ, provenant du sac d’Edo (1) ou Benin City en 1897. Il s’agissait de la capitale d’un royaume gouverné d’une main de fer par des Oba depuis des siècles. Comme toujours, il existe plusieurs versions des faits ayant amené à une campagne militaire britannique suivie d’un anéantissement de la cité et de la fuite du dernier Oba au pouvoir (2). Nous sommes comme vous le savez en Afrique dans le dolorisme et les suites du colonialisme. Si ce dernier apparaît indéniable, l’arrivée du lieutenant Phillips, massacré sur l’ordre du roi avec sept de ses hommes, n’aurait pas eu au départ d’intentions bellicistes. Au contraire, selon certaines sources. Le militaire aurait exigé la fin des multiples sacrifices humains. Ces exécutions feraient donc aujourd’hui partie de la «cancel culture», à moins que les dits sacrifices relèvent des «exceptions culturelles». Bref. Une armée anglaise s’est ensuite emparée d’Edo. Elle a emporté comme souvenirs de voyage les décors de bronze (3) créés depuis le XVe siècle. Beaucoup ont fini au British Museum. Les autres ont été vendus.

La présentation des plaques du British Museum. Photo The Art Newspaper.

Depuis des années, les Béninois réclament la restitution de ces œuvres, qui appartiennent à ce que l’Afrique a pu produire de plus spectaculaire dans le genre réaliste. Les premières pièces coulées sont cependant restées les plus belles. Le déclin commence à la fin du XVIIe siècle. Les formules tendent dès lors à se répéter. Le XIXe a produit un art de plus en plus stéréotypé. C’est un peu comme pour les icônes en Russie. Le retour global aux sources de l’ensemble est demandé dans le but d’aboutir à un musée qui se verrait construit à Benin City, dans le sud-ouest de l’immense Nigeria. Un projet jusqu’ici vide non pas de sens, mais de matière première. Contrairement au Parthénon grec, il n’est rien resté sur place. Il ne s’agit pas de regrouper, mais de ramener, ce qui me semble culturellement différent. L’enjeu devient politique. Des pays dont la Suisse (4) rendraient ce qu’il n’ont pas forcément pris eux-même dans un geste de réconciliation. Ou de cicatrice, comme dirait le plasticien Franco-algérien Kader Attia.

Un geste très politique

C’est du reste là l’attitude allemande. Les autorités parlent certes de «tournant par rapport à notre histoire coloniale». Mais l’aventure africaine de l’empire de Guillaume II ne se situe pas au Nigeria. Elle se termine de plus abruptement en 1918-1919 avec la perte des territoires d’outre-mer après la défaite du «Reich». Chef de la diplomatie, Heiko Mas a donc dû trouver des formules alambiquées. «Nous voulons contribuer à la compréhension et à la réconciliation avec les descendants de ceux dont les trésors culturels ont été dérobés pendant la colonisation.» Les restitutions, qui commenceront dès 2022 après un rapide inventaire et un calendrier fixé dès le mois de juin de cette année, répondent donc à une volonté de faire (et soyons justes d’avoir) la paix. Il s’agit bien d’un don. Le British Museum n’envisage, lui, que de «prêter» un certain nombre de ses 950 plaques, dont une quarantaine seulement sont en général exposées. Je rappelle que le BM montre à peine un centième de ses collections.

Une plaque à un seul personnage, plus rare. Photo DR.

Il y a cependant autre chose derrière la décision germanique. Nous sommes ici dans un pays archi-culpabilisé par ses intellectuels et certains de ses politiques. La restitution aux Nigérians comme aux familles juives spoliées intervient dans un contexte de réparation générale. Il y a la faute nazie, puis la «honte de ne pas avoir eu honte assez tôt». Je me souviens très bien de ce déni pour avoir fait des séjours linguistiques à Cologne en 1963-1965. Personne ne parlait des années 1933 à 1945. C’était le silence total, même dans ma famille d’accueil, qui avait pourtant été à Dresde au début 1945. Il a fallu deux générations pour que la parole se libère. D’où le besoin actuel d’absolution. Monika Grütters me fait ici un peu penser à Lady Macbeth cherchant en vain avec tous les parfums de l’Arabie le moyen de laver ses mains ensanglantées.

Position affaiblie

Il est clair que cette position affaiblit l’Allemagne. Comment va-t-elle désormais traiter avec l’Egypte qui réclame depuis des décennies le renvoi du buste de Néfertiti, sorti du pays de manière peu claire (5). Qu’en sera-t-il du «trésor» médiéval des Guelfes, acheté par le gouvernement hitlérien en 1935 et réclamé depuis 2015 par des héritiers se jugeant spoliés (2)? Ce sont là deux exemples. L’Angleterre, qui vient une nouvelle fois par la bouche de Boris Johnson de refuser à la Grèce les fragments du Parthénon, apparaît plus ferme. La France aussi, même si Emmanuel Macron, ce bavard impénitent, a mis le feu aux poudres avec son discours de Ouagadougou en 2017. Pour le moment, elle en demeure à deux restitutions. Un sabre et 26 statues posant davantage de problèmes à l’arrivée qu’au départ. Le roi béninois qui a fait créer ce décor de bois à la fin du XIXe siècle est considéré comme un affreux esclavagiste par les pays environnants. Il faut par conséquent craindre que le retour au bercail de certaines œuvres, d’essence religieuse, pose problème dans des pays devenus musulmans. Je rappelle que le nord du Nigeria est miné par des émules de Daech.

La plus ancienne image connue ds têtes. Elle date de 1891, avant la prise d'Edo. Les autels restaient encore en place. Photo DR.

Il reste pour terminer à vous infliger le fond de ma pensée. La solution sage, raisonnable, simple, aurait été de partager les bronzes du Bénin. Il ne s’agit pas là d’un «hapax» (d’une pièce unique, si vous préférez) comme Néfertiti ou le Parthénon. Il subsiste suffisamment de plaques et de têtes pour tout le monde. Le musée que le British Museum cofinancera à Benin City (coût global 3,4 millions de dollars) ne pourra jamais tout montrer. Cela ne serait d’ailleurs pas souhaitable. Overdose par sur-concentration. Il dort par ailleurs une quantité hallucinante de vases grecs, de bustes romains, de bijoux précolombiens, de Vierges moyenâgeuses ou de tableaux modernes dans les réserves des musées. D’où l’idée d’une répartition logique, qui profiterait partout aux amateurs d’art. Mais, comme je vous l’ai dit, c’est simple. Trop simple. Il faut donc tout compliquer.

(1) Edo est le nom que portait au même moment Tokyo, au Japon.
(2) Il y a encore un Oba aujourd’hui, mais sans pouvoir réel. Celui en fonction est monté sur le trône en 2016.
(3) «Bronze» constitue une appellation commode. Le métal utilisé reste en réalité proche du laiton.
(4) Il existe un projet suisse sur les origines des pièces du Bénin dans les collections publiques du pays. Il se voit piloté par le Museum Rietberg de Zurich. Une défense sculptée se trouve notamment au MEG genevois.
(5) Il aurait été dissimulé sous une couche simulant une sculpture plus banale. Notez que pour certains, la Néfertiti est un faux des années 1900.
(6) L’Allemagne semble ici sauvée par le gong. National s’il en est, le trésor des Guelfes lui restera en principe. La Cour suprême américaine a débouté les plaignants à l’unanimité en 2021. Curieusement, la presse n’en a pas parlé... Elle préfère sans doute les plaignants aux gagnants.

L'une des 81 pièces du Trésor médiéval des Guelfes. Photo DR

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