Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Corinne Walker décrit dans un livre le luxe à Genève aux XVIIe et au XVIIIe siècles

L'ouvrage, qui développe certains de ses articles anciens, nous montre une ville se situant presque à l'opposé du rigorisme calviniste. Les Genevois riches aimaient ce qui est beau et confortable, mais sans ostentation.

Marie Charlotte Boissier, la fille d'Ami Lullin, l'homme le plus riche de la République, par Jean Etienne Liotard. Le suicide de son mari en 1746 sera un scandale public. Il s'est jeté dans le Rhône.

Rien n'a la vie plus dure que les lieux communs. Pressez sur la bonne touche et ils sortiront en file serrée. Quand on évoque Genève, les gens vous parleront ainsi d'austérité calviniste. Les plus ferrés sur la question, ou du moins ceux qui croient l'être, vous évoqueront la petite phrase: «Un sucre ou pas du tout?». Elle caractériserait selon eux la bonne société locale, ou du moins ce qui en reste. Depuis des décennies, Corinne Walker s'applique à tordre le cou à ces préjugés. L'historienne s'est concentrée sur l'Ancien Régime, en particulier sur les XVIIe et XVIIIe siècles. Lisez attentivement son dernier livre, paru à La Baconnière. Vous y verrez que Voltaire aux Délices comme les patriciens locaux chez eux se ruinaient en sucre. «Ce produit, qui restait un luxe au début du XVIIIe siècle, s'était pourtant bien démocratisé depuis (1).»

Paru sous une couverture violette comme une robe d'évêque, l'ouvrage s'institue «Une histoire du luxe à Genève». Il se voit sous-titré «Richesse et art de vivre aux XVIIe et au XVIIIe siècle». Corinne a été l'une des premières à s'intéresser à la période 1600-1700, qui restait un trou noir dans notre connaissance de la République. «Nous sommes dans une ville riche par sa banque et son industrie horlogères, en dépit de crises ponctuelles. La population aisée a envie de bien vivre. Ses élites ne se distinguent en rien de celles d'autres cités, protestantes ou catholiques. Les modes de Paris arrivent chez nous un an plus tard, ce qui est à l'époque rapide.» Celle des grands paniers vers 1720, qui occupent dans les églises une place considérable, tout en accroissant les dépenses en tissus, suscitent bien sûr des vagues. D'où les fameuses «lois somptuaires». Elles se voient toujours décrites comme typiquement calvinistes. «Or il y en a eu partout! Il s'agissait de limiter les dépenses jugées excessives, en se concentrant sur ce qu'elles pouvaient avoir de voyant, comme les dentelles.» Il fallait aussi maintenir chacun à sa place sociale. Les gens «de qualité» appartenant aux élites se dessinant à Genève dès la fin du XVIe siècle ont seuls droit à davantage de couleur et à des dorures.

A partir des archives

Corinne Walker est partie des collections publiques. «Nous avons la chance de disposer à Genève d'un volume impressionnant de papiers, les privés ayant en plus souvent confié les leurs aux Archives d'Etat. Il suffit de s'y plonger.» Il y a là beaucoup d'inventaires, méticuleusement dressés. «Il est ainsi possible de tout visiter, chambre après chambre.» L'historienne y a découvert beaucoup de tableaux, alors que les Réformés passent ordinairement pour hostiles à la peinture. Il y a des cadres dorés. Des tapisseries. Des meubles sans doute venus de Lyon. «Vient hélas toujours un moment où l'information s'arrête. Prenons la porcelaine, dont la mode succède au milieu du XVIIIe siècle à celle de l'argenterie. Je sais combien de pièces il y a. Mais j'ignore de quelles manufactures elles proviennent.» Sauf bien sûr s'il s'agit d'un service réalisé via la Compagnie des Indes en Chine, comme celui de Louis Pictet, dit «du Bengale». Là, il reste de la correspondance.

Pour rapprocher le livre (qui reprend de manière nouvelle des articles épars souvent anciens) de son lecteur, Corinne Walker s'est penchée en détails sur certaines familles de l’oligarchie dont nous savons beaucoup de choses. C'est le cas des Pictet, dont elle détaille les portraits de famille, naguère étudiés par Jean-Daniel Candaux. «On ne peut pas dire que celui de Louis, mort en 1669, soit modeste. Il arbore un grand manteau rouge, couleur que les protestants sont supposés détester. Par dessous, il porte une veste avec des multiples fils d'or. La perruque blanche est imposante. Et du cou part un flot de ces dentelles faisant l'objet de tant d'ordonnances somptuaires.» L'auteur s'est aussi penchée sur Voltaire, qui avait un théâtre aux Délices et menait grand train. Il y avait jusqu'à quatre-vingts invités à table. «C'était un gourmand, ce qui lui a valu bien des déboires de santé sur le tard.» Or le Tout Genève se pressait chez lui, où passaient aussi beaucoup d'étrangers. Genève est l'une des villes les plus cosmopolites du XVIIIe siècle.

Architecture et musique

Le livre aborde aussi d'autres sujets, comme l'architecture et la musique. On a beaucoup construit, et luxueusement, à Genève et dans ses environs entre 1700 et 1790, les Turettini ayant bâti leur premier hôtel en ville, qui existe toujours, autour de 1620. Corinne Walker peut ainsi refaire sur trois générations la saga des Lullin, qui édifient vers 1710, en haut de la rue de la Cité, l'énorme bâtiment à colonnes colossales, donnant sur la Corraterie, aujourd'hui connu comme maison de Saussure. «Ami Lullin pose tout le problème du luxe. C'est à la fois un théologien calvinien et l'homme le plus riche de la République.» Il a hérité d'une colossale fortune, qui ira ensuite à sa fille. Elle fera un mariage Boissier en fanfare. L'histoire se terminera mal. Dépressif, l'époux se suicidera en se jetant dans le Rhône en 1746. L'argent ne fait décidément pas le bonheur...

Considérée contrairement aux beaux-arts comme très protestante, la musique fait l'objet du dernier chapitre. Corinne y reprend les grands lignes de «Musiciens et amateurs, Le goût et les pratiques de la musique à Genève aux XVIIe et au XVIIIe siècle», paru il y a deux ans à la même Baconnière. «C'était sans doute un peu tôt pour y revenir, mais les concerts, tant privés que publics, se devaient de figurer dans l'actuel panorama.» Il y a du luxe là-dedans, que ce soit par l'achat de beaux instruments ou avec les leçons données par des maîtres de musique cotés.

La querelle du luxe au XVIIIe siècle

En conclusion, Genève vivait sur le même pied que Lyon, sa rivale catholique, ou que Bordeaux. Elle a surmonté ce que l'historien Simon Schama appelait dans un livre traduit chez Gallimard en 1991 il a (la version anglaise datant de 1987) «L'embarras de richesses». Cet important ouvrage, fouillé sur le plan de la recherche et développant toutes sortes d'idées, traitait des Pays-Bas au XVIIe siècle. Le pays alors le plus prospère du monde, en dépit ou à cause de sa religion. Que faire de tout cet argent? Trop en dépenser tenait de l'ostentation. Le garder jalousement était méconnaître une grâce divine. Même roblème à Genève. «Il y a la fameuse querelle du luxe au XVIIIe siècle, sur laquelle je ne voulais pas revenir», conclut Corinne Walker. «Vous savez ce que Rousseau en pensait. Pour Voltaire, il s’agissait au contraire d'un moteur de l'économie.» J'en resterez aussi là. On n'arrête pas de nous parler de luxe, en ce début du XXIe siècle. Mais s'il fait travailler encore des artisans, c'est bien loin de la vieille Europe!

(1) Les propos de Corinne sont enregistrés pendant le débat organisé autour du livre chez Payot Genève, le 24 janvier 2019.

Pratique

«Une histoire du luxe à Genève, Richesse et art de vivre aux XVIIe et au XVIIIe siècles», de Corinne Walker, aux Editions de la Baconnière, 263 pages. Le livre très illustré est imprimé sur un joli papier. Et léger en plus...






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