Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Corinne Desarzens raconte l'histoire de "L'encyclopédie d'Yverdon" dans "Le palais aux 37 378 fenêtres"

Entre 1770 et 1780, Fortunato Bartolomeo De Felice a refait avec 25 collaborateurs "L'encyclopédie" de D'Alembert et Diderot. Longtemps oubliée, l'entreprise a tout d'un roman.

L'auteur de l'encyclopédie. La couverture du livre ne reproduit que sa main.

Crédits: DR

C'est une épopée à la fois colossale et minuscule. Avec 25 collaborateurs seulement, mais de haut niveau, Fortunato Bartolomeo De Felice est parvenu à refaire en dix ans «L'Encyclopédie» parisienne de D'Alembert et Diderot. Cela se passait à Yverdon entre 1770 et 1780. Une petite bourgade alors placée sous autorité bernoise. L'aventure s'est soldée par 58 volumes comportant en tout 37 378 pages. Il a donc paru un tome tous les deux mois, tiré sur place. Un record qui figurerait aujourd'hui en bonne place dans le «Guiness Book».

«L'Encyclopédie d'Yverdon» a pourtant lentement disparu des mémoires, même locales. Il aura fallu les recherches d'une Américaine nommée Clorinda Donato, puis la réédition globale sous forme des CD en 2003 pour que Fortunato sorte du purgatoire. Une extraordinaire injustice si l'on pense aux litres d'encre qu'a fait couler, sous des plumes savantes, «L'Encyclopédie» parisienne présentée comme le sommet des Lumières. Il faut dire que cette dernière était promue par des stars de la philosophie et que sa fabrication a longtemps été retardée, voire empêchée par le pouvoir royal. Comme quoi rien ne vaut une bonne persécution en tant que moyen publicitaire. Un peu (et même beaucoup) de nationalisme a par ailleurs joué. Si une historienne de la finesse d'une Elisabeth Badinter a bien montré le poids de Genève dans les mouvements intellectuels du XVIIIe, cette dame très distinguée ne s'est pas égarée jusqu'à Yverdon.

Un moine défroqué et apostat

Depuis 2003, Corinne Desarzens se sent, elle, fascinée par la publication vaudoise. Une attraction tenant autant aux 75 000 articles qu'elle comporte qu'à son maître d’œuvre. Un moine napolitain défroqué, égaré en terres suisses après avoir séduit une noble dame. Un homme marié trois fois après avoir abjuré le catholicisme. Un savant féru de toutes les branches du savoir. Depuis ses lointaines études de clerc, Fortunato a développé une incroyable puissance de travail qui, miraculeusement, parvenait à se concilier avec des dons d’organisateur hors pair. Il ne manquait que le diplomate. L'Italien sut ainsi apprivoiser le grand Haller et bien d'autres sommités. C'est avec le seul Voltaire qu'il fit chou blanc, faute sans doute de flatteries suffisantes. Et puis, le «patriarche de Ferney» gardait des liens avec ses amis-ennemis de Paris... Il brocarda et diffama donc joyeusement l'équipe suisse, tout en reconnaissant sur le tard que, s'il lui fallait choisir entre les deux encyclopédies concurrentes, il achèterait celle d'Yverdon.

Un portrait gravé de Fortunato. Photo DR

Corinne a donc ruminé son sujet. Des années. Ou, pour être plus exact, elle a mis le temps voulu pour se l'approprier. La romancière n'allait pas bêtement donner à ses lecteurs une biographie de Fortunato, avec plein de bas de page écrits avec des pattes de mouche. L'homme devient avec elle le protagoniste d'une l'histoire bien plus large. Une histoire en train de se faire, d'ailleurs, puisque l'auteur raconte sa quête, ses découvertes et ses lectures dans les deux encyclopédies concurrentes. Une histoire embrassant par ailleurs bien plus large que la seule rédaction de volumes, si épais soient-ils. Avec elle, le lecteur traverse le siècle dans des terres vaudoises colonisées par Berne. Voire une Europe des Lumières connaissant encore bien des ombres. Il y a ainsi des pages terribles sur le martyr des chats, considérés comme diaboliques, ou les tortures infligées aux apprentis imprimeurs sous prétexte de brimades indispensables à l'entrée dans une corporation.

Une ouverture au monde

Evidemment, de ce brassage d'idées émerge la figure de Fortunato, qui connaîtra bien des infortunes en dépit de son prénom. Corinne Desarzens parle de son ouverture au monde, qui n'était certes pas celle des encyclopédistes parisiens. Des Germanopratins avant la lettre. Les 58 tomes sortis de presse à Yverdon quittent les allées françaises pour faire souffler des vents venus d'ailleurs. Il y a la Chine. Le Japon, même si aucun étranger ne peut y pénétrer. La Perse. L'Europe elle-même ne forme ici plus le centre de tout. Il existe aussi l'Eglise, hélas. Mais il ne faut ici pas oublier que nous sommes face à une publication protestante, alors que la mouture française, toute anticléricale qu'elle se veuille, restait dans l'orbite catholique. Autant dire que la pression se fait moindre. Les sanctions aussi. Il existe moins en terre vaudoise l'impression de toujours braver des interdits.

Corinne Desarzens. Photo tirée de la jaquette du livre.

Corinne écrit bien. Elle a le sens de la phrase. De la formule. Personne ne le lui conteste d'ailleurs. Comme chacun sait la multiplicité de ses intérêts. Certains lecteurs lui reprochent juste de ne pas toujours la comprendre. Ce serait selon eux trop ardu. Son humeur vagabonde sauterait sans cesse d'un sujet à une autre, et d'une époque à la suivante. Ici, je dois dire que tout se révèle clair, en dépit des nombreuses digressions que la dame s'autorise. Tout un monde se reconstitue, avec l'auteur (Corinne détecte les féminisations) elle-même en «guest star». Le lecteur avance donc d'un trait jusqu'à la conclusion, même s'il n'apprend qu'à la 290e page pourquoi l'ouvrage s'intitule «Le Palais aux 37 378 fenêtres».

Un air de liberté

ET Pourquoi donc? C'est bête comme chou. L'Encyclopédie comprend, comme je vous l'ai annoncé dès de début de l'article, vu que j'ai un peu d'avance sur vous, 37 378 pages. De quoi s'égarer des mois durant parmi ses articles qui complètent (et surtout allongent) ceux de Paris. Il faut aussi dire une chose. Vers 1750, la capitale française se situait encore dans le monde de l'absolutisme. Entre 1770 et 1780 souffle déjà en Europe un petit air de liberté. La fenêtre est ouverte. Faut-il voir là une coïncidence? Fortunato est mort, après avoir perdu sa fortune hélas pour lui, en 1789.

Pratique

«Le palais aux 37 378 fenêtres» de Corinne Desarzens, aux Editions de l'Aire, 351 pages.

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