Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Controversial?". Le Kunstmuseum de Bâle analyse le politiquement culturel en art

A partir de pièces de ces collections, le musée ravive des polémiques anciennes, active les ébats actuels et se demande ce qui choquera demain.

Degas au sortir du bain. Du voyeurisme dû à un misogyne par ailleurs anti-sémite?

Crédits: Kunstmuseum, Bâle 2019

Comment peut-on oser? C’est scandaleux! On devrait interdire ça. On connaît l’antienne, qui se transforme au fil des années en litanie. Alors que l’après Mai 68 avait vécu dans l’idée que toute prohibition était un crime contre l’humanité, nous sommes depuis deux décennies dans la terreur de choquer. De déplaire. De créer des traumatismes. Au point que les Américains en sont venus à parler de «micro-traumatismes», comme il existe pour la cuisine un micro-ondes. Après tout, il existe bien à ce qu’on dit des ondes maléfiques…

La chose vaut en politique. Dans la vie sociale. Elle a aussi envahi les beaux-arts. Il semble aujourd’hui bien lointain le temps où la Royal Academy de Londres proposait, sous le titre de «Sensation», une sélection d’œuvres de la Collections Charles Saatchi. C’était en 1997. Il y avait là tout ce que les plasticiens, avant tout britanniques, avaient pu imaginer de plus choquant. La chose était perçue comme un bien. Une œuvre d’art digne de ce nom se devait alors de secouer. De renverser les certitudes. En un mot de provoquer. Autrement, c’était de la guimauve, du béni oui-oui ou de la décoration. C’est tout juste si ce qui pouvait sembler tout simplement beau au public ne devait pas se voir jeté à la poubelle. La création avait une fonction avant tout roborative.

Un monde aseptisé

Aujourd’hui, vous le savez bien, c’est le contraire. Il faut des films aseptisés,des livres ne dénonçant que de «justes causes» ou des expositions que le dernier membre d’une minorité jadis opprimée puisse voir le sourire aux lèvres. Autrement, les réseaux sociaux se mettent en branle. La presse, qui adore mettre de l’huile sur le feu, suit très vite de manière un peu putassière. Les avocats interviennent, surtout s’ils sont américains. Un lieu d’exposition (puisque je vais rester dans le domaine des beaux-arts) doit rester une «safe place» que chacun peut parcourir avec des yeux d’enfant. Un désir finalement normal dans un monde infantilisé. Pourquoi se faire une opinion personnelle puisqu’il existe déjà celle de la majorité pensant pour vous?

Frank Buchser. Un Suisse a-t-il le droit de représenter des Noirs? Ou est-ce fatalement du colonialisme? Photo Kunstmuseum, Bâle 2019.

Le Kunstmuseum deBâle a décidé de réagir à sa manière avec «Controversial?» ,l’une de ses neuf ou dix expositions actuelles. Puisant dans son propre fonds, ce qui me semble important, il a réuni des œuvres pouvant, ou ayant pu susciter la polémique. Tout dépend en effet du lieu et du moment, comme les commissaires Maja Wismer et Gabriel Dette le fond remarquer avec insistance. Il n’existe pas de valeurs immanentes et permanentes. Ce qui a scandalisé hier passe inaperçu aujourd’hui. Ce que nous regardons en 2019 d’un œil placide soulèvera peut-être des tempêtes demain. Allez savoir! «Le but de notre accrochage est de rappeler que notre perception des créations artistiques est toujours conditionnée par les réalités sociales et politiques du temps présent.» De l’endroit aussi. Puisque nous sommes à Bâle, je rappellerai que la «Thérèse rêvant» de Balthus n’a pas soulevé ici les mêmes tempêtes qu’au «Met» de New York. Les médiateurs, engagés par la Fondation Beyeler afin de répondre aux questions des visiteurs bouleversés par cette image potentiellement pornographique, se sont tournés les pouces pendant trois mois.

Le problème du nu féminin

Mais qu’y a-t-il au fait dans les salles, situées dans les profondeurs du Neubau bâlois? De tout, et c’était bien là le but. Certains tableaux représentent ainsi «le peintre et son modèle». Féminin, et la plupart du temps très jeune. N’y aurait-il pas là abus de pouvoir? Erotisme malsain? Exploitation de mineures venues de quartiers pauvres? Le mythe d’Actéon, présent grâce à l’un des chefs-d’œuvre de Jean-François de Troy, n’inviterait-il pas pour sa part au voyeurisme? Impuni, en plus. Le spectateur ne risque pas de se voir transformé en cerf et dévoré par des chiens. Le nu est devenu suspect. Il suffit de penser aux Guerrilla Girls, bien sûr présentes aux murs. Mais curieusement une scène homosexuelle représentée par David Hockney en un temps où la chose restait punissable en Angleterre, devient tout ce qu’il y a de plus politiquement correcte en 2019...

L'exposition ne pouvait pas faire sans les Guerrilla Girls. Photo Guerrilla Girls, Kunstmuseum, Bâle 2019.

L’artiste importe-t-il avant tout? On sait que des polémiques font en ce moment rage autour de Roman Polanski. En peinture, c’est le cas d’Emil Nolde. Deux de ses toiles ont été retirées du bureau d’Angela Merkel, dont c’est pourtant le peintre favori. L’homme a certes été considéré par les nazis comme dégénéré, ce quine l’a pas empêché d’éprouver des sympathies pour Hitler…Edgar Degas lui-même s’est montré anti-sémite au moment de l’Affaire Dreyfus. Le peintre passe en plus pour misogyne, même s’il a beaucoup fait pour la carrière de Mary Cassatt et poussé Susanne Valadon à voler de ses propres ailes. Que faire à une époque où un soupçon de misogynie devient aussi grave qu’une mise dans un camp de concentration? Nous avons perdu le sens des mesures, mais cela, les commissaires ne se permettent pas de le dire. Notons au passage qu’aucun Gauguin ne figure dans «Controversial?» Un Gauguin que d’aucuns, ou plutôt d’aucunes, voudraient voir pédophile et colonialiste par de curieuses distorsions de l’Histoire…

Que se cache-t-il derrière en mendiant arabe?

Le colonialisme,avec les figures du Soleurois Frank Buchser et du Neuchâtelois Eugène Alexis Girardet, se retrouve aussi aux cimaises. Le premier se voit mis hors de cause. Travaillant en Amérique au moment de la Guerre de Sécession, il avait pris de parti du Nord et des Noirs. Mais le second, dont le Kunstmuseum propose une vision apparemment innocente d’un mendiant entrant dans un café de Biskra? En poussant volontairement les interprétations possibles, Gabriel Dette et Maja Wismer pensent qu’on pourrait voir là une «représentation voyeuriste» d’un individu vivant en marge et une «romanticisation» des inégalités sociales. Le tout dans une vision «euro-centrique» en exerçant «le pouvoir implicite du dessin» afin de «tracer une ligne entre l’Europe et les Autres». Des mots à peine exagérés. Nous vivons dans un temps, où sous une influence pernicieuse des sciences morales universitaires, le monde s’est mis à «déconner grave», comme diraient les jeunes.

Dans une exposition précédente, le musée justifiait son achat d'une toile avec croix gammée d'Helmut Federle. Photo Kunstmuseum, Bâle 2019.

A côté de tou tcela, il y a les œuvres ne posant plus de problèmes. Celles qui ont échappé à l’iconoclasme protestant bâlois de 1529, comme une«Cène» de Holbein. Où le portrait d’un anabaptiste qui n’a pas été brûlé, comme l’ont été de manière posthume les os de son modèle au XVIe siècle. Ou encore une scène de cirque par Louis Moillet. Elle fut en 1915 le premier vrai achat moderne du Kunstmuseum. Le tableau (par ailleurs superbe) apparaît aujourd’hui d’un cubisme très sage. Quant aux scandales de faux, inhérents aux musées travaillant avec des deniers publics, ils sont réglés. Le visiteur peut ainsi voir un faux Courbet et un faux Goya acquis naguère par l’institution. Dans ma jeunesse, le Goya passait encore pour vrai. Il reste par ailleurs une jolie peinture.

Pratique

«Controversail?», Kunstmuseum, Neubau, 16, Sankt Alban-Graben, Bâle, jusqu’au 5 janvier 2019. Tél. 061 206 8632 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le mercredi jusqu’à20h.


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