Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Contre l'enlaidissement de Genève lance son calendrier 2021. SOS patrimoine!

Douze cas d'école ont été choisis pour un canton menacé de bétonnage par les plans de quartier. Miguel Bueno propose des images évoquant toutes le deuil.

La Villa Scriabine, qui garde le nom du compositeur russe.

Crédits: Miguel Bueno.

Si vous cherchez Suzanne Kathari sur le Net, vous la trouvez élue à Onex, sous l’étiquette des Verts libéraux. La couleur dans le vent. Mais ici avec sa vraie tonalité. Pas celle des Verts officiellement au pouvoir à Genève. Les malheureux sont devenus daltoniens, ce qui me fait d’ailleurs voir rouge. On les trouve en effet derrière les projets les plus dommageables pour la nature et le patrimoine. Priorité absolue au logement! Oui, et donc à des alignements de cartons à chaussure géants venant bétonner la ville et le canton. Pensez à ces horreurs absolues que forment le nouveau quartier, prétendu «éco», sur le site d’Artamis ou à celui poussant aux Allières sur des parcelles rendues chauves par l’abattage d’arbres centenaires…

Suzanne Kathari fait partie de Contre l’enlaidissement de Genève, une organisation militante venue suppléer depuis 2016 les carences de Patrimoine Suisse Genève, jugé par beaucoup «mou du slip», comme dirait le Titeuf de Zep. Un bédéiste comme par hasard Genevois. Contre l’enlaidissement se signale par son dynamisme et ses actions. Une année, l’association avait organisé des contre-Journées du Patrimoine, avec tous les échecs et les causes pendantes de ce dernier dans le canton. En cette fin de 2020, elle publie un calendrier avec les mêmes visées dénonciatrices. Non, tout ne va pas bien à Genève, même si ses autorités aiment à faire la roue comme le paon! Il fallait le démontrer en douze images dans un calendrier. Un objet oblong aux pages noires comme le deuil dont Suzanne s’est chargé, avec l’aide du photographe Miguel Bueno.

Au départ tout nu

«C’est mon idée» explique Suzanne Kathari, en sortant ce calendrier cosigné par SOS Patrimoine et Contre l’enlaidissement de Genève. «Au début, quand on s’est vus entre nous, elle a paru par trop négative. Puis nous nous sommes rendus compte qu’avec les cas litigieux il y aurait de quoi remplir non pas douze, mais vingt-quatre pages. Il fallait par conséquent choisir nos sujets.» Une forme devait aussi se voir déterminée. «Il nous fallait des figurants. J’imaginais au départ tout le monde nu, comme cela se fit beaucoup aujourd’hui.» Las! Les protecteurs du patrimoine enlèvent plus difficilement le haut et le bas que les footballeurs ou les pompiers. Il n’y a donc que quelques images pour refléter cette première version. Chastes, je vous rassure tout de suite. Même les réseaux sociaux publieraient cela, ce qui semble peu dire. «Nous avons ensuite passé au vêtement noir ou blanc, ces deux non-couleurs qui en disent long.»

Janvier se retrouve ainsi voué aux Feuillantines, avec des dames virginales bloquées devant une grille. «Nous n’avons pas eu la permission d’entrer partout.» C’est l’affaire vedette du moment. Une demande de référendum contre la grosse boîte à musique qualifiée de «Cité» a abouti. Je viens d'en parler. Je n’y reviendrai donc pas. Février se situe dans la véranda d’une villa de Conches vouée à la pioche. Mars au Vernets, concernés par un plan de quartier dévastateur. «On ne se rend pas encore compte de l’impact de ces douze PLQ, à l’origine si ancienne qu’elle en devient obsolète. Le public ne les voit que séparément. Mis les douze ensemble, ils nous préparent une ville tentaculaire, à l’habitat serré, médiocre et sans espaces libres. La grande question qui devrait aujourd’hui se voir posée est: «Quand est-ce que l’on s’arrête?»

Dysfonctionements

Mais revenons au calendrier et faisons défiler les pages. Avril met en scène un cas douloureux, sur lequel je reviendrai. Trois dames, enlacées comme sur une tombe en marbre de «cimetero monumentale» italien, regardent d’un air désolé La Tourelle, au Petit-Lancy. «Il y a eu une demande d’inscription. On a répliqué aux requérants par une autorisation de démolition, aujourd’hui placée en stand-by. La pétition dans la commune a réuni plus de mille signatures. Cette belle maison en Heimatstil de 1913 mériterait de se voir sauvée, avec son espace vert.» Suit en mai la Villa Scriabine, à Collonge-Bellerive, mystérieusement incendiée en juillet 2019. La Chapelle du Centenaire de Carouge constitue la «playmate» de juin, comme on aurait dit dans la défunte revue «Playboy». «Là, c’est vraiment très mal engagé. La procédure, qui a duré des années, a mis en évidence des dysfonctionnements. L’État n’a pas fait son travail.»

Suzanne Kathari. Photo Les Verts libéraux.

L’été sera chaud, comme il se doit. Juillet revient sur l’ensemble paroissial protestant de la route de Frontenex, qui risque de finir démantelé pour faire, comme il se doit, place à un immeuble. Août se voit symbolisé par La Chevillarde, demeurée close aux dames endeuillées. Elles sont restées devant son portail. «C’était bouclé. Cadenassé. Avec un gros chien derrière les barreaux.» Tel n’est pas le cas à Claire Vue, sur la commune de Lancy. La vedette de septembre. «Un cas d’école! Nous sommes dans les immeubles Bordigoni, appartenant à la caisse de pension de l’UBS. De belles constructions du début des années 1930. Il leur avait été accordé une «valeur exceptionnelle», avant qu’on ne revienne mystérieusement à «intéressant». Un concours d’architectes en 2015 a permis aux propriétaires une «pesée d’intérêts». Vous avez compris le reste. Les immeubles pourraient maintenant se voir détruits.»

Promesses à Onex

Octobre est le mois des Allières. Je ne reviendrai pas sur le couac du nouveau siècle, admis par tout le monde, ce qui n’a pas empêché la destruction de la belle maison du Jeu de l’Arc et de son parc arboré. Novembre se place sous le signe des Ormeaux, sous lesquels on n’ira sans doute plus danser, comme dans la musique de Jean-Jacques Rousseau. «Un arrangement discret entre la commune d’Onex et l’État. Une démolition était prévue pour la maison du site, tandis que des immeubles de cinq à sept étages venaient remplacer la prairie sauvage.» Là aussi, il y a eu une pétition. Il y a de quoi pétitionner en ce moment. «La commune travaille aujourd'hui sur un nouvel aménagement. Antonio Hodgers, conseiller d’État en charge a fait des promesses. On verra...» Pour la campagne Charles-Martin, objet de décembre, un sauvetage se révèle en revanche trop tard. La dernière photo de Miguel Bueno montre un paysage dévasté, avec des résidus d’arbres sur un sol mis à nu. Là aussi, il y aura des immeubles. Genève devient sans nul doute la ville la plus moche de Suisse. Je ne le dis pas trop fort. Ne décourageons pas les membres de Contre l’enlaidissement de Genève. Ils font du bon travail.

Pratique

Le calendrier a été édité par Contre l’enlaidissement de Genève, qui le propose sur son site pour 20 francs. Le premier tirage, à 150 exemplaires seulement, doit se voir suivi d’un autre.

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