Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Conservatrice en chef déplacée. Encore un couac au Musée d'art et d'histoire

Le MAH genevois joue de malheur. A la suite de doléances de ses subordonnés, Bénédicte de Donker quitte les arts décoratifs pour le cabinet des arts graphiques.

Bénédicte de Donker en 2019.

Crédits: Capture d'écran sur Youtube.

Il y a des moments où je me demande si le Musée d’art et d’histoire de Genève (MAH) ne devrait pas faire l’objet d’un feuilleton télévisé bas de gamme. Il s’y passe toujours quelque chose de l’ordre des catastrophes programmées. La dernière en date se situe du côté du Cabinet des arts graphiques, ex-Cabinet des estampes. Laissez-moi vous raconter.

Voici une bonne dizaine d’années déjà, le MAH engageait comme directeur du Cabinet des estampes Christian Rümelin. L’homme remplaçait Christophe Cherix, parti pour le MoMA de New York où il poursuit du reste une belle carrière. Le Cabinet de dessins devait à l’origine poursuivre son existence parallèle. Il n’en a rien été, alors même que Genève avait recruté en France un brillant historien et chercheur pour reprendre le poste de conservateur laissé vacant par Hélène Meyer, démissionnaire. Ce spécialiste d'art ancien ayant largué ses amarres personnelles afin de venir à Genève, il a dû trouver un radeau pour l’accueillir sur le marché de l’art. Christian Rümelin a donc pris les dessins en sus, en formant une entité à la germanique. On met là-bas tout ce qui est sur papier dans le même sac.

Visibilité déclinante

Le Cabinet s’est vite retrouvé mis à l’écart, alors qu’il avait acquis une vraie indépendance sous la houlette de Rainer Michael Mason (RMM). Peu d’expositions. Pas d’acquisitions, ou presque. Sa visibilité est allée déclinant, alors que le Pavillon de l’Estampe prenait plus tard son essor au Musée Jenisch de Vevey avec une collection dans l’ensemble plus restreinte certes, mais aussi plus choisie. Avec sa forte personnalité, RMM avait fait ce qu’il avait pu dans certains domaines, rencontrant un véritable écho international. Jean-Yves Marin, nommé en 2009 à la direction du MAH, a mis les maigres troupes graphiques en sourdine. Le Cabinet avait désormais droit à deux accrochages par an. Point final. Un point devenu "de non retour" avec Marc-Olivier Wahler, dit MOW, en charge du MAH depuis 2019. Celui-ci a supprimé les espaces du Cabinet à la promenade du Pin, à moins que (comme le bruit court) Christian Rümelin l’ait demandé, se considérant surchargé de travail. Toujours est-il que l’accrochage «Etching Is Fashionable, 1840-1910», cet automne, sera le dernier organisé dans cet endroit plusieurs fois réaménagé à grands frais… s’il a bien lieu.

L’équipe papier a donc fondu, en dépit des 220 (ou 240, nul ne semble le savoir au juste) membres du MAH. Un chiffre tout simplement délirant. Une assistante conservatrice, dont les rapports étaient devenus tendus avec Maître Rümelin, a en plus récemment demandé de changer de crèmerie dans la maison. Il faut dire que des mois de luttes hiérarchiques sans le moindre résultat en décourageraient plus d'un, ou en l'occurrence plus d'une. La chose lui a été accordée. Il y avait du coup comme un trou au beau milieu du trop-plein. Mais c’est la manière dont il a été bouché qui m’en a bouché un coin.

La perle rare

Il y a quelques années toujours, le musée engageait pour les arts décoratifs Bénédicte de Donker. Venue d’Orléans, la dame se voyait décrite comme une perle rare, même si son parcours semblait un peu court. Mais ce qui venait de France avait la cote du temps de Jean-Yves Marin. La nouvelle conservatrice en chef se faisait des ennemi(e)s dès son arrivée à Genève. Elle voulait tout contrôler chez ses subordonné(e)s, y compris leurs messageries à ce qui se disait. La révolte a grondé. Doucement au début. Puis de manière plus ouverte, Bénédicte de Donker n’ayant par ailleurs marqué son passage au MAH d'aucune exposition ou publication dignes de ce nom (1). La chose est remontée jusqu’au magistrat, qui ne peut pas toujours feindre de regarder ailleurs. Il y a eu selon mes informations conciliation et «coaching», ce dernier jouant de nos jours le rôle de panacée.

Echec. Il a donc fallu trouver à Bénédicte une nouvelle place sans perdre cette fois la face comme après la disparition de Laurence Madeline, autre acquisition phare de l’ère Marin. Que s’est-il passé? Il fallait respecter les formes. L’ancienne directrice de la Bibliothèque d’art et d’archéologie s’est récemment vue mutée à la suite de doléances de son équipe au Centre d’iconographie genevoise. L’ex-Orléanaise a donc été envoyée…. au Cabinet des arts graphiques. Elle y conserve son titre ronflant (2), qui lui permettra de ferrailler avec Christoph Rümelin, et bien sûr son salaire. La conservatrice en chef (ou en cheffe?) a pour elle d’avoir une fois organisé une exposition de gravures dans la ville de la Pucelle (d'Orléans).

Et après?

Reste à savoir du coup qui prendra à l’avenir les arts décoratifs, qui conviendraient fort bien à Alexandre Fiette, aujourd’hui à la Maison Tavel. Mais un vide abyssal reste à envisager. Avant que le poste soit réactivé pour Bénédicte de Donker, il y avait eu une longue solution de continuité, Anne-Lise Nicod s’en étant prématurément allée après une carrière pour le moins discrète. Autant dire que le département peut apparemment se diriger tout seul.

Vous me direz qu'il s'agit là de petites affaires concernant peu le grand public. Des broutilles internes. De légers flottements. Pas d'accord! Ce genre d'histoire illustre selon moi la manière dont le MAH fonctionne... ou plutôt ne fonctionne pas. 

(1) Bénédicte de Donker a il est vrai écrit deux articles par an en moyenne sur le site du MAH.
(2) J'ai aussi entendu dire qu'elle serait désormais seulement conservatrice. La vérité a plusieurs visages.

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