Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Compromissions! Des activistes veulent la peau du Museum of Modern Art de New York

Douze groupuscules préparent dix semaines de protestations diverses. Leur but est le démantèlement anti-capitaliste du musée, puis de toute la ville.

L'entrée du Museum of Modern Art.

Crédits: MoMA.

En apparence tout va bien au Museum of Modern Art de New York. Le musée reste aujourd’hui ouvert, en dépit de la pandémie, avec une billetterie uniquement en ligne. Les bonnes cases ont été cochées, puis remplies. Tout le monde devrait se déclarer content. L’exposition «Reconstruction» traite de l’architecture américaine vue sous l’angle de la «Blackness». La grande rétrospective est dédiée à une femme en la personne de l’Américaine (eh oui!) Niki de Saint Phalle. Il y a aussi des accrochages sur la «nature brisée» et «l’incarcération de masse». D’art, qu’il soit moderne ou non, il ne semble plus guère question. Il s’agirait là en ce moment là de futilités. L’institution joue sa crédibilité face aux activistes de tout poil (mais sans fourrure!). Il s’agissait au départ d’apaiser les vagues. Vous verrez qu’il n’en est pas allé comme prévu. Bien au contraire.

Les choses ont commencé à mal aller courant février. Cent cinquante sept artistes, ces gens qui sont à la fois les nouveaux penseurs et les nouveaux censeurs, ont demandé la démission de Leon Black, président du Conseil d’administration. Il faut dire que ce monsieur développait des liens très étroits avec Jeffrey Epstein. Je n’ai pas besoin de vous en dire davantage. Mieux vaut à l’heure actuelle ne plus courir les mineures. Epstein est mort en prison il y a deux ans. Suicide. Mais son fantôme est, si j’ose dire, lourd à porter. Parmi les signataires figurait bien sûr la pétitionnaire en chef Nan Goldin, plus diverses personnalités tant masculines que féminines. Ils ont obtenu par la suite le soutien d’Ai Weiwei. L’artiste chinois a menacé le MoMA du retrait de ses œuvres. Il se trouvait aussi plusieurs groupuscules parmi les adversaires de Mister Black, à qui le cabinet d’avocats d’Epstein avait permis (contre 158 millions d’honoraires!) d’épargner deux milliards de dollars d’impôts. Je citerai Decolonize This Place et MoMA Divest. Du lourd et du sérieux.

Pratiques non-éthiques

Black le mouton noir a promis de ne plus diriger la société Apollo Global Management. Mais il tenait à garder son siège au MoMA. Il s’agissait là pour lui d’une question de «standing». Il existe peu de postes aussi prestigieux à New York. D’où une crise bien plus sérieuse aujourd’hui. Après tout, New York a connu bien des affaires depuis la déclaration (contre le «Met» cette fois) des «Irascibles» en 1950. Le cas Black a en effet maintenant permis la constitution imprévue d’une véritable ligue composée de douze associations. Celles-ci annoncent dès le 7 avril une campagne militante ne devant pas durer moins de dix semaines. Il y aura des protestations. Des actions. Des discussions communautaires. Le tout se verra tourné contre la direction du musée, accusée d’être liée à des pratiques et des personnes non-éthiques. Le but est de «démanteler» le MoMA sous sa forme actuelle». Il faudrait rompre le lien avec les donateurs milliardaires, de Larry Fink à Ronald Lauder, et «ré-imaginer son rôle dans la société».

Du réformisme de février, on passerait ainsi à la révolution promise pour avril. Les douze associations pratiquent ce que les Soviets appelaient en 1920 «l’agit-prop». Tout peut servir. Les hommes d’affaires à évincer ont donc eu, en bloc, des liens avec Jeffrey Epstein. Ils sont liés à Donald Trump. Un monsieur qui servait tout de même de président aux Etats-Unis, même si ce n’est pas à l’honneur de ces derniers. Cet aréopage se voit accusé en bloc de «capitalisme prédateur, de destruction environnementale et d’incarcération de masse». Voilà qui sent l’amalgame. En plus, comme vous l’avez déjà deviné, le MoMA pratique «l’élitisme, la hiérarchie, l’inégalité, la précarité, le racisme envers les Noirs et la misogynie.» Bref, tous les grands maux (et les grands mots) de l’année. Cela dit, il est vrai que le MoMA a pratiqué des coupes claires dans ses dépenses l’an dernier, jetant notamment sur le pavé 160 employés dont les enseignants en art. Le budget annuel avait été alors réduit de 180 millions de dollars à 135.

Redistributions

Tout cela est inadmissible. Il faudra du coup, selon les activistes «démanteler le musée à la lueur de son histoire toxique.» La chose impliquera un désinvestissement et le transfert des ressources sous forme de distributions. Les unes pour des «fonds de réparation». D’autres pour «une meilleure approche de la nature». D’autres encore pour «le rétablissement de terres indigènes» ou des «économies solidaires». J’abrège. Il y ainsi bien d’autres vœux appelant à une Justice jusqu’ici peu présente sur Terre. Ce qui resterait du musée, qui a bénéficié d’une campagne de travaux et d’agrandissements de 858 millions de dollars entre 2002 et 2004, passerait entre les mains des communautés et des travailleurs. Ce serait là «le premier pas d’un changement qui pourrait concerner tout New York». On comprend que l’actuelle direction n’ait pas jugé bon de donner une réponse. Elle ne pourrait qu’ajouter un peu d’huile sur le feu.

Glen D. Lowry, le directeur. Photo Peter Ross DR.

Tout cela reste évidemment idéaliste. Mais les idéalistes peuvent représenter un danger, surtout quand des luttes apparemment sans rapports convergent. Le MoMA est de plus un colosse fragile depuis 2008. Fondé en 1929, premier musée d’art moderne alors au monde, il dépend de fonds privés. Exclusivement. Autant dire qu’il se trouve entre les mains de très grosses fortunes. Elles s'y refont parfois une virginité (1). Et puis les choses peuvent changer au cours du temps. Les Sackler, qui faisaient figure dans le monde entier (Louvre, Royal Academy…) de mécènes inspirés et désintéressés, sont devenus d’affreux porteurs de mort à cause de médicaments à effets secondaires redoutables. Exeunt les Sackler! Exit maintenant Leon Black. L’argent se veut étique en 2021. L’ennui, c’est que les milliardaires ayant fait fortune dans le commerce équitable ne sont pas légion. Des institutions même européennes, et en tant que telles financées par les Etats, prennent du coup les sous d’où qu’ils viennent. Le Louvre a dû beaucoup lutter pour faire oublier les largesses d’un Coréen du Sud qui s’est révélé un individu abominable.

Une pression qui monte

Alors que va-t-il se passer dans quelques jours devant les portes du MoMA? Je ne suis pas devin. Mais on sent partout monter la pression sur les musées, priés de s’ouvrir à tous, de réparer les fractures sociales, de servir de lieux d’intégration et de jouer aux forums de discussion. Regardez Genève… Un changement d’orientation que nul ne demande aux bibliothèques, aux opéras et a fortiori aux salles de concert. Les musées sont aujourd’hui devenus des enjeux politiques, ce qu’il n’étaient pas (par simple désintérêt) dans les années 1960. Les opéras non. Même immenses et ruineuses à construire, les salles de concert non plus. Pour eux, rien de changé. Faut-il s’en féliciter? Ce n’est pas à moi de répondre. Mais, à mon avis Glen D. Lowry, directeur du MoMA depuis 1995, a tout de mêmes quelques soucis à se faire. Pour l’intégralité du New York capitaliste, je me montrerais en revanche moins affirmatif.

(1) Les fortunes nées des GAFA ne sont pas donatrices. Aucun intérêt pour les choses culturelles.

N.B. Il n'a curieusement pas paru grand chose dans la presse francophone sur le sujet. Trop brûlant? Trop exotique? Ou est ce la preuve d'un malaise éditorial?

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