Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Comment tenir son appareil photo? Vevey propose une exposition devenue historique

"Holding The Camera" d'Alberto Vieceli est une installation montrant des images publicitaires anciennes. Parfait pour le Musée suisse de l'appareil photographique!

Le Mick-A-Matik.

Crédits: DR.

Il y aura toujours des systématiques. Des obsessionnels. Des collectionneurs de timbres, de gravures ou de papillons (1). Le Musée suisse de l’appareil photographique en a trouvé un majuscule en la personne d’Alberto Vieceli. Zurichois comme son nom l’indique, le graphiste s’est passionné entre 2015 et 2019 pour les images illustrant la manière dont les apprentis-photographes étaient supposés tenir leur nouvel appareil. Du gâteau, avec beaucoup de cerises par dessus, pour une institution dont la vocation première reste de considérer le 8e art sous l’aspect de la seule technique, des origines au numérique. Un parfait complément pour l’Elysée, distant de vingt kilomètres à peine. Et cela même s’il a fallu attendre l’arrivée de Tatiana Franck à Lausanne pour que des rapports s’établissent entre les deux musées. Ni Charles-Henri Favrod, ni William A Ewing, ni le météore Sam Strourdzé n’avaient jugé utile de faire au moins une fois le déplacement.

La trame est devenu un accessoire typographique. Photo DR.

Né en 1965, associé à Sebastian Cremers et Tania Prill, Vieceli fait partie des graphistes alémaniques cotés. Le lieu engendre-t-il la fonction? Peut-être. On sait que Zurich a toujours gardé la cote en la matière. Vieceli publie aussi pas mal (quantitativement) et plutôt bien (qualitativement). Sa recherche se devait donc de donner naissance à un livre, dont le visiteur peut du reste trouver deux copies au Musée suisse de l’appareil photographique. La chose a paru chez Everyedition. Le nombre de pages n’est pas numéroté. A mon avis, il doit bien y en avoir 300. Et pourtant, il s’agit là d’une sélection! Dans les années 1930 et 1940, et surtout dans les premières décennies d’après-guerre, l’ultra-démocratisation de la photo a amené les firmes à créer une quantité incroyable de modèles dont il fallait bien expliquer le maniement. Comment mieux le faire qu’en images?

La publicité a beaucoup visé le public féminin. Photo DR.

Pour l’exposition qui a commencé en septembre dans le cadre d’«Images», le festival suisse miraculé de 2020 (puisqu’il a eu lieu), il a fallu opérer le choix du choix. Autrement dit ne conserver que ce qui rentrait sous les combles du musée de la Grande Place et (une fois franchie la passerelle reliant à ce niveau les deux bâtiments de l’institution) l’étage correspondant de la maison d’en face. Des images supplémentaires défilent dans ce second espace sur un écran. Son grand œuvre terminé, Alberto Vieceli a en effet défini une typologie. Il y a les appareils ressemblant à un regard avec leurs deux objectifs. Ceux masquant entièrement le visage. Ceux se tenant verticalement. Ceux qui exigent des accessoires ou ceux qui se dérobent à force d’invisibilité aux personnes non plus photographiées mais espionnées. Vieceli a ainsi établi 26 catégories. «Vingt-six comme les lettres de l’alphabet» (2). Elles ne se reflètent bien sûr pas toutes de l’autre côté de ce qui reste une rue. Quelques clichés type ont ici été ici réunis, puis imprimés en grand sur un immense rouleau de papier déployé sur les murs, à la manière d’une tapisserie. Un ensemble présenté au touche touche sur fond mauve lilas.

Nous sommes ici vers 1960. Photo DR.

Il existe pour le visiteur deux manières de regarder la chose. La première se révèle bien sûr d’ordre technique. Mais d’une technologie devenue obsolète et donc historique. Comme Vieceli l’explique bien, ce qu’il montre a disparu d’un coup, un peu comme les dinosaures il y a des dizaines de millions d’années. Qui connaît encore aujourd’hui les appareils mécaniques du plus petit (le Minox espion) au plus volumineux (la chambre Sinar grand format)? Tout doit se redécouvrir, comme dans un chantier archéologique. L’autre possibilité est de voir la chose comme une installation d’art contemporain, que le directeur du musée Luc Debraine aurait invité par caprice chez lui. Il y a effectivement là bien des éléments mode. Jadis jugée monstrueuse, et par conséquent inacceptable, la trame (l’équivalent de la pixellisation) est par exemple devenue depuis quelques années une composante du graphisme moderne. Voire même de la peinture. Un homme comme l’Allemand Sigmar Polke (1941-2010) l’a ainsi beaucoup utilisée. Le public peut du coup comprendre la présence dans le texte de présentation d’une phrase comme: «Vieceli subverti sa propre typologie pour proposer un autre arrangement encore plus ludique et inattendu»…

De face ET de profil. Photo DR.

Que retenir au final de ce fatras d’images, venues d’Allemagne, de Suisse, des Etats-Unis mais aussi du Japon qui s’est longtemps fait de l’appareil photo une spécialité? Celles qui amusent ou font rêver. J’ai ainsi un faible de grand enfant pour l’appareil en forme de tête de Mickey (le Mick-A-Matik) ou en maison de Snoopy (le Snoopy-Matic). Il est aussi permis de rêver à des représentations devenues interdites, comme celle de l’appareil miniature à glisser un haut des bas, sous les jarretelles. Qu’en diraient aujourd’hui les féministes de choc, même si elles défendrait certainement Mata-Hari?

(1) Les papillons sont cependant aujourd’hui à juste titre protégés.
(2) Ou comme les 26 cantons et demi-cantons suisses.

Pratique

«Holding The Camera», Musée suisse de l’appareil photographique, 99, Grande Place, Vevey, jusqu’au 24 janvier. Tél. 021 925 34 80, site www.cameramuseum.ch Le musée est actuellement fermé pour ses raisons sanitaires. Impossible de dire si l’exposition se verra prolongée. Il y a de toutes manières le livre, amusant à feuilleter.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."