Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Comment le MCB-a de Lausanne a-t-il pu organiser "A fleur de peau"?

L'exposition est le travail de Catherine Lepdor et de Camille Lévêque-Claudet. Elle s'est basée sur le fonds d'une fondation basée à Zoug. Vienne a suivi dans la foulée.

Une affiche d'Oskar Kokoschka pour l'une de ses premières présentations publiques.

Crédits: Succession Oskar Kokoschka, MCB-a Lausanne 2020.

Comme vous le savez sans doute déjà, et ainsi que le confirme l’article situé une case plus haut dans le déroulé de ce blog, Lausanne organise une exposition centrée sur Vienne 1900. «A fleur de peau» a pour commissaires Catherine Lepdor et Camille Lévêque-Claudet. Ils ont apparemment travaillé en symbiose. Lors de notre rendez-vous au restaurant du tout nouveau MCB-a, leurs propos se sont si bien coordonnés qu’ils m’ont semblé parler d’une seule voix. Le «question-réponse» qui suit va tout de même tenter de les départager. J’espère encore savoir qui a dit quoi.

Pour la Suisse, Vienne 1900 n’est pas une nouveauté.
C.L. Non pour ce qui est du pays. Oui en ce qui concerne la Suisse romande. Il nous a semblé bon de refaire un point après la présentation de la Fondation Beyeler en 2010 et surtout celles, essentiellement monographiques, de la capitale autrichienne en 2018. Elles commémoraient les 100 ans de la disparition de Gustav Klimt, Egon Schiele, Otto Wagner ou Koloman Moser, morts au moment où sévissait la Grippe espagnole tandis que l’Empire s’effondrait. Notre parcours irait ainsi de 1897, année de la création de la Sécession, jusqu’à la fin de la guerre. La suite peut sembler passionnante, bien sûr, mais il s’agit d’une autre histoire. Le propos était prévu comme essentiellement artistique, contrairement à celui de Vienne en 1985 quand le mouvement sécessionniste est revenu à la mode. «Tanz auf dem Vulkan», comme du reste «La joyeuse apocalypse» de Beaubourg en 1987 abordaient aussi quantité de thèmes sociaux et politiques devenus brûlants entre 1870 et1930.

Ci-dessous, un portrait inachevé de Gustav Klimt de 1917. Les ornements demeurent encore absents. Photo DR, MCB-a, Lausanne 2020.

Vos textes de salle annoncent pourtant la disparition programmée d’un empire multi-ethnique.
C. L.-C. Les fissures apparaissent dès les révolutions de 1848 avec le réveil des nationalismes. L’empire s’agrandit encore en intégrant de nouveaux territoires, mais ce faisant il contribue à s’affaiblir. Arrivé au pouvoir en 1848, François-Joseph doit de plus en plus composer, et il vieillit. Les revendications locales se font toujours plus véhémentes. L’antisémitisme monte… De nouvelles classes s’affirment, comme la grande bourgeoisie juive et le monde des industriels. Elles veulent s’imposer par leur goût et leur richesse. A l’autre bout de l’échelle sociale, les ouvriers s’agitent. La déclaration de la guerre en 1914 agira comme un détonateur.

Le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne ne possède rien en matière d’art viennois. Comment avez-vous du coup procédé?
C.L. Déposée au Kunsthaus de Zoug, la Fondation Kamm possède le plus vaste ensemble sur le thème hors d’Autriche. Constitué à partir des années1960 alors que ce marché demeurait accessible, ce fonds continue encore de s’enrichir. Il fallait nous mettre en contact avec la Fondation, sachant que les pièces qui la composent se voient rarement présentées à Zoug. Il y a là beaucoup de choses, dont des ensembles entiers. Je pense notamment à de nombreux projets de tombeaux, que nous n’avons pas utilisés. La Fondation Kamm a été très généreuse, nous fournissant notamment trois paysages carrés magnifiques de Klimt, qui n’ont jamais été vernis. Nous les voyons donc à Lausanne comme l’artiste le voulait. Soleure nous a confié «Les poissons d’or» du même Klimt, en Suisse depuis presque toujours. Séduites par notre approche, les institutions viennoises sont entrée dans le jeu. Nous avons avancé ainsi en sachant pertinemment que les icônes du mouvement sécessionniste ne voyageaient plus et que les emprunter n’était pas dans nos moyens. Pas question, par exemple, de faire venir de New York un portrait d’Adele Bloch-Bauer!

Vous avez pourtant le nécessaire de rasage de son mari.
C.L.-C. Une curieuse histoire, Après l’Anschluss de 1938, Ferdinand Bloch-Bauer s’est réfugié en Suisse. Il est mort à Zurich fin 1945. Ses affaires personnelles ont été oubliées. Leur dépositaire s’en est souvenu quand on a tant parlé dans la presse du portrait d’Adele restitué, devenu à ce moment l’un des tableaux les plus chers du monde. Il a appris que Zoug conservait beaucoup de choses. L’homme a donc fait don des instruments au Kunsthaus de cette ville. Avouez que cela tombait bien, un rasoir! Nous qui allions monter toute notre exposition autour du thème de la peau.

Justement, la peau…
C.L. Tout est parti du portrait, toujours par Klimt, de sa maîtresse Emilie Flöge. Nous avons été frappés par le fait que sa robe était devenue comme pour les autres modèles de l’artiste une composition ornementale plate. Seuls le visage et les mains restaient épargnés par cette folie décorative. A Vienne, l’ornement souligne ainsi les peaux, qu’elle soient celles des figures humaines ou des façades d’immeubles. Nous restons à la surface tout en devinant ce qui bouillonne en dessous. La peau cache et révèle à la fois. Elle dégage aussi chez les gens une sorte d’aura que seuls les artistes se considèrent comme à même de voir. C’était là un bon début, que nous avons filé comme une métaphore. Avec ses contradictions. Pour l’historien de l’art Aloïs Riegl, le tatouage maori relève ainsi du génie créatif, alors que l’architecte Adolf Loos, ennemi de tout ornement, voyait en lui le signe du marginal et même du criminel occidental…

L’exposition est en blanc sur blanc. Cela ne tue-t-il pas les tableaux, ou en tout cas les meubles et les objets?
C.L.C. Nous nous sommes inspirés des scénographies d’époque. Le blanc y domine. Nous n’avons pas voulu proposer un «white cube», comme cela se fait pour la création contemporaine et parfois aussi hélas pour l’art ancien. Le blanc est viennois. Son règne actuel vient de là, et non du Bauhaus qui en été plus tard le simple relais. Il correspond à cette idée de propreté, de lumière entrant largement dans les chambres et d’hygiénisme qui a alors cours. Les designers comme l’architecte Josef Hoffmann ou le peintre Koloman Moser ont juste prévu des rehauts de noir ou de bleu. Ce mobilier était présenté sur des cimaises immaculées. Notez qu’il s’agit là de créations courantes, produites à de nombreux exemplaires avec le rêve évidemment raté qu’elles iraient jusqu’aux milieux populaires. Il y avait aussi de très luxueuses pièces uniques, dont nous montrons quelques exemples. Le mobilier noir conçu par Hoffmann en 1913 pour l’appartement genevois de Ferdinand Hodler en forme un.

Pourquoi ne pas avoir mis pour animer le mur allant derrière un grand Hodler, lui qui triompha à la Sécession en 1904?
C.L. Etait-ce vraiment nécessaire?

Pratique

«A fleur de peau», Musée cantonal des beaux-arts (MCB-a), 16, place de la Gare, Lausanne, jusqu’au 24 mai- Tél. 021 n316 34 45, site www.mcba.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu’à 20h. Ce texte suit immédiatement le compte-rendu de l'exposition dans le déroulé de cette chronique.

Catherine Lepdor. Photo RTS.

Camille Lévêque-Claudet. Photo DR.

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