Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Comment la Collection Tolornia d'antiques a falli passer aux mains du Getty

Etablis à Genève, New York et Bruxelles, les frères Aboutaam auraient catalogué cet ensemble pour mieux le vendre en servant d'intermédiaires. Le "Giornale dell'arte" d'avril raconte tout ça.

Ali et Hicham Aboutaam.

Crédits: DR.

C’est une drôle d’histoire. Je l’ai découverte par hasard, comme souvent, en feuilletant le numéro actuel de «Giornale dell’arte». Oui, l’édition d’avril, qui a bel et bien paru à Turin! Je vous explique comment la chose est possible dans un article suivant immédiatement celui-ci. Je raconte d’abord l’affaire. Elle possède en effet des connections genevoises, avec le sens dépréciatif que les Anglo-saxons peuvent accorder à ce mot. Souvenez-vous, même si c’est aujourd’hui bien loin! «French Connexion» au cinéma…

Tout tourne autour de la collection des princes Tolornia. «Le plus bel ensemble de sculptures antiques encore en mains privées», veut l’antienne. Six cent vingt statues romaines, aujourd’hui invisibles. Un ensemble remontant au XVIIIe siècle. Les Tolornia avaient alors acquis beaucoup d’œuvres de Bartolomeo Cavaceppi (1717-1799), qui était restaurateur et parfois un peu faussaire. Ils en avait garni leurs palais dont l’un, disparu au début du XXe siècle, se trouvait sur l’actuelle Piazza Venezia. La collection était toujours restée difficile à voir pour le public, même spécialisé. Tout semblait fait pour en limiter l’accès, contrairement à celui aux ensembles formés à Rome par les princes Doria-Pamphilij ou Colonna.

Une étrange transformation d'immeuble

Vers 1960 (je fais une introduction qui ne figure pas dans le mensuel italien, dont les lecteurs sont supposés connaître les prémices de l’affaire), le prince Alessandro Tolornia a demandé l’aide de l’Etat pour restaurer et aménager son palais du Lungara, de l’autre côté du Tibre, dont 77 salles abritaient l’énorme collection. Affaire conclue. Le seul ennui, c’est que le noble personnage a utilisé l’argent obtenu pour transformer l’édifice historique en 93 «mini-appartements». Les marbres ont du coup fini dans des caves. D’où une ire gouvernementale étonnamment mesurée. Le détournement n’a pas fini en Justice. Il y a eu ensuite prescription. Le pire de l’Italie. Je précise que tout a bien fini (enfin à peu près bien), puisque une partie des vestiges antiques aurait dû se voir présentée à partir du 4 avril 2020 au Palazzo Cafarelli, sur le Capitole. La chose n’a pas été inaugurée pour les raisons que vous devinez. Dommage, j’avais déjà mon billet!

Timothy Potts, Photo courtesy Getty Museum.

Ce que le lecteur apprend aujourd’hui grâce à la plume électronique de Fabio Isman, c’est l’une des péripéties intervenue avant le «happy end». L’énorme article se situe en page 12 du «Giornale dell’arte», avec deux encadrés sanglants. Il s’intitule «Come e chi cercò di venderla al Getty». Il s’agit bien sûr de la collection. L’auteur peut ainsi mettre en scène un ballet dont les danseurs étoiles seraient le prince Tolornia et son petit-neveu, Timothy Potts le directeur du Getty, les frères Arturo et Livio Russo et… les Aboutaam. Des gens bien connus à Genève où ils ont pignon sur la rue Verdaine depuis les années 1990 (1). Deux pignons même, puisqu’une succursale de leur galerie Phoenix Ancient Art s’est établie plus tard rue Etienne-Dumont. L’étiquette «Young Collectors» fait ici penser que les prix sont ici plus doux. Des gens tout à fait charmants quand on les rencontre, les Aboutaam! Ali et Hicham n’en traînent pas moins des casseroles du côté des Ports Francs genevois. Perquisitions. Saisies. Restitutions… L’archéologie forme aujourd’hui un immense terrain miné, et les deux macrchands partageaient là des entrepôts d’œuvres antiques avec le «notorious» Giacomo Medici (2).

Un dossier de six kilos

Tout commence selon Fabio Isman (qui a eu en mains les actes d’un procès américain terminé en queue de poisson) en 2010. Un demi siècle donc après la mise en réserves des marbres. Cette année-là, une entreprise catalogue les collections du prince. Du travail sérieux. Le dossier pèse six kilos et compte des milliers d’images. L’idée est de vendre au Getty de Los Angeles, «le musée le plus riche du monde», des œuvres de la collection Tolornia. Celles-ci resteraient en Italie. Elles appartiendrait au Getty seul, ou se retrouveraient en copropriété avec les Tolornia. Un nouveau musée aurait ainsi son siège à Rome, sur le Corso. Il occuperait le Palazzo Mancini, abandonné par la Banque de Sicile. Un lieu historique. C’est là que l’Académie de France se situait dans la Ville Eternelle avant d’émigrer après 1800 à la Villa Médicis. Seulement voilà! Le Getty obtiendrait du coup le droit d’exporter temporairement des œuvres à Malibu, Los Angeles, qui n’a pas qu’abrité les ébats de Pamela Anderson. («Alerte à Malibu»). C’est là que se trouvent les collections antiques du Getty. Elles occupent une immense villa inspirée de celles de Pompéi.

Le Palazzo Mancini sur le Corso, selon une gravure du Piranèse. Il n'a pas changé depuis le XVIIIe siècle. Photo DR.

Qui aurait été derrière ses tractations, la collection se voyant sobrement estimée "entre 350 et 500 millions de dollars"? Mais les Aboutaam, bien sûr, et leur société Electrum (3). C’est par eux que l’inventaire s’est fait. Un ouvrage utile, soit dit en passant, l’unique publication sur le sujet remontant à 1885. Les frères auraient prévu une vente, avec le soutien financier d’une société établie comme par hasard dans le Delaware. Les Russo sont ensuite entrés dans le jeu d’une manière peu claire. Ce sont des spécialistes de la monnaie antique au plus haut niveau. Il n’y avait plus qu’à jouer les intermédiaires avec le Getty, que les Aboutaam auraient contacté. Dirigé par Timothy Potts, le Getty s’est déclaré intéressé. Il aurait pourtant pu se révéler échaudé après diverses affaires de trafics d’antiquités ayant amené à de honteux voyages retour en Italie ou en Turquie. On en est donc arrivé aux contacts en Italie, afin de rencontrer le prince. Celui-ci aurait alors déclaré au Getty qu’il ne pouvait pas démembrer la collection. Celle-ci est sans doute classée entant que telle. Tout ou rien.

Retour à la normale

Les relations s’espacent. Les rapports se refroidissent entre les quatre parties (Getty, Aboutaam, Tolornia, Russo). Il faut dire que les Russo auraient tenté de doubler les marchands genevois. Normal. C’est à qui décrochera la commission du Getty et des Tolornia "au cas où". Les Aboutaam n’en auraient pas moins demandé à Maurizio Fiorilli de trouver le moyen pour que les œuvres soient (légalement) exportables temporairement aux USA. L’histoire ne manque pas de sel si l’on pense que l’ex-avocat de l’État avait auparavant œuvré pour obtenir des restitutions d’antiques de la part des musées américains… dont le Getty. Tout n’en finit pas moins par capoter. D’où le procès. Les Aboutaam se seraient finalement fait avoir. Ils auraient dépensé le lard du chat pour constituer un dossier que tout le monde a fini par utiliser. L’accord espéré ne s’est finalement pas fait. D’où une perte nette. Et le Delaware n’est sans doute pas content.

Alessando Poma Murialdo. Le petit neveu du prince aujourd'hui à la tête de la Fondazione Tolornia. Photo DR.

Voilà. J’ai considérablement simplifié ce que j’ai lu. Peut-être même trop. Je vous dois cependant la fin de l’histoire, expédiée en deux coups de cuillère à pot dans le «Giornale dell’arte». Le prince a créé une fondation en 2014. En 2016, la famille a fini par s’entendra avec l’État. Il faut dire de Dario Franceschini, aujourd’hui revenu au pouvoir avec le gouvernement Conte, est un vrai ministre de la Culture comme la France en aurait bien besoin. Alessandro Tolornia est mort en 2017 à 92 ans. Son petit-neveu, Alessandro Poma Murialdo (c’est le descendant d’une sœur) s’est révélé d’un contact plus facile à la tête (ou au casse-tête) de la fondation. Plus accommodant. On est ainsi arrivé à l’arrangement final. La collection reste italienne, et à Rome. Une première exposition était prévue en ce moment. Son report ne constitue jamais qu’une péripétie supplémentaire. Quelle histoire! Une histoire dont il reste encore à savoir ce qu’elle comporte vraiment comme illégalités. Où sont les failles? Tout se situe-t-il à la limite du droit? Là, Fabio Isman ne s’est pas exprimé.

P.S. Il  y a aussi la question qui fait mal. Vaut-il mieux un musée Getty-Tolornia au Palazzo Mancini avec des statues visibles ou pas de musée du tout? Réponse selon moi. C'est tout de même le transfert de propriété qui gêne.

(1) Les Aboutaam sont aussi à New York et depuis 2019 à Bruxelles. où il y aurait déjà eu des perquisitions selon la presse belge.
(2) "Giacomo Medici est arrêté en 1997 et condamné donc en 2004 par un tribunal de Rome. Medici devra purger 10 ans de prison avec une amende de 10 million d'euros, la plus grosse amende infligée en Italie pour le vol d'art." Je cite ici Wikipédia.
(3) L’électrum est un mélange d’or et d’argent utilisé parles anciens Egyptiens.

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