Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Comment j'ai vécu les dernières heures de la TEFAF de Maastricht 2020

La foired'art avait voulu avoir lieu en dépit de l'épidémie actuelle. Tout a bien commencé. 280 stands magnifiques. D'assez bonnes ventes. Et puis, il y a eu un cas de maladie...

La coupe viennoise des frères Kugel. Vers 1640. C'est en réalité tout petit.

Crédits: Galerie Kugel, Paris 2020.

Aller à la TEFAF de Maastricht tient déjà en temps normal du sport. Un sport de combat, je précise. A moins d’avoir trouvé une chambre à louer dans les hôtels de la ville «surbookés», il s’agit d’accomplir l’aller et le retour en un seul jour. Le plus simple est alors de venir en Thalys à Liège de Paris (1). Puis d’y prendre le train pour la cité européenne. Un tortillard crachotant. Celui-ci vous crache néanmoins tout près du MECC, à Randwyck. Une banlieue chic. Aujourd’hui en réfection partielle, le MECC est un palais des expositions local, à côté duquel le Palexpo genevois semble un modèle de légèreté architecturale. La chose reste un gros machin informe. C’est pourtant là que se déroule la plus élégante des foires d’art de l’année, dont c’est cette fois la 39eédition.

La TEFAF aura-t-elle lieu ou non en 2020? La question est longtemps restée lancinante chez les amateurs. L’organisation que présidait jusqu’en janvier Patrick de Maris, un ancien de Sotheby’s, a beau avoir aujourd’hui une direction intérimaire. Celle-ci entendait courageusement maintenir le cap. Comme je vous l’ai dit, le salon s’était entendu avec les autorités municipales. Il avait promis de briquer les 30 000 mètres carrés d’exposition comme le pont d’un bateau de luxe. Mieux que cela! Tout y serait si propre qu’un hôpital aurait l’air d’une poubelle à côté. Le 3 mars, j’ai vu en ligne des photos. Le beau monde nordique était là pour un vernissage de deux jours. A ce que je sais, il comptait cependant moins de monde que d’habitude. Certaines années, les «happy few» se sont révélés 12 000. Quelques rétractations paraissaient donc les bienvenues.

Dans l'expectative

Et après? Et après? Eh bien les visiteurs «normaux», dont j’étais supposé faire partie, regardaient quotidiennement le site de la TEFAF. Toujours le même communiqué du 1er mars. Ils téléphonaient du coup à leurs amis. «S’il y avait eu une fermeture prématurée, je l’aurais certainement su par un courriel», m’a répondu l’un des miens, la veille de mon départ. Le téléphone arabe de luxe, quoi! Je suis donc parti dans l’expectative le 11 mars avec un Thalys plein comme un œuf. J’ai pris ma correspondance à Liège. Pour me signaler l’arrêt de Randwyck, il n’a avait cette fois pas l’habituel contingent de sacs Hermès et de bagages Vuitton. Ni l’odeur entêtante des Guerlain. Que voulez-vous? Les gens chics commencent à avoir peur. Mais les drapeaux flottaient. Il y avait de la lumière derrière la porte d’entrée. C’était donc ouvert!

"Moïse et le Buisson Ardent" de Charles Poerson, vers 1650. Photo Galerie Eric Coatelem, Paris 2020.

Moins de vestiaires à l’intérieur. Moins de gens dedans aussi. Mais la même impression d’irréalité que d’habitude. Il peut pleuvoir à Maastricht. Y avoir une tempête de neige. La Terre a beau se transformer cette fois en lazaret. Dès le hall, ce sont les roses et les tulipes fraîches. En décorations murales. En coupes suspendues au plafond aussi, un peu comme les lustres. Ces milliers de fleurs sont supposés mettre le public dans l’ambiance, en dépit de leur teint anémique. Les visiteurs se retrouvent dans un monde où tout est beau et où l’argent peut sortir des poches à profusion. Les prix sont en effet au niveau d’Art/Basel, même si tout ne coûte pas au moins un million comme me l’a dit un jour un conservateur de musée. Nous sommes par ailleurs dans un univers plus distingué, moins nouveau riche qu’au bord du Rhin. Dans certains des 280 stands demander un prix garde quelque chose d’inconvenant. C’est percer un secret. Comme l’âge d’une dame. Et nous nous trouvons ici, en dépit de la présence de pièces modernes et contemporaines, au milieu des antiquités. «Sept mille ans de civilisations», dit la publicité. Plus même, sans doute. Depuis deux ans, le Bâlois David Cahn présente ainsi des silex préhistoriques. Superbes, je dois dire.

Trois hectares de moquettes

Se promener ici,alors que le monde se barricade contre la maladie et que les financiers s’arrachent les cheveux en regardant les courbes duCAC40 ou du Dow Jones, offre vous l’avez compris quelque chose d’incroyable. Le visiteur enfonce ses pieds de somnambule sur trois hectares de moquettes en ayant l’impression de tenir une bombe à retardement allumée dans chaque main. Tout pourrait s’arrêter d’un instant à l’autre. La chose m’a fait du reste remarquer à quel point les exposants se sont donnés du mal. Derrière chaque stand, il y a un décorateur. Certaines scénographies ont demandé un travail fou, même si je constate des réutilisations de 2019. Et je ne vous parle pas des éclairages, dramatiques à souhait! Le record est cette fois atteint par Christophe de Quénétin, associé à Marella Rossi Mosseri et à Camille Leprince. Huit tonnes et demie de marqueterie de marbres sur les murs. Des colonnes ioniques rouges, taillées et polies! Cette mise en scène de style Louis XIV sert à prouver le savoir faire des artisans actuels. Elle met en valeur des meubles de Boulle. Tout se révèle ici à vendre. Un quart de million d’euros pour le décor de marbres, ce qui n’est finalement pas si cher que ça.

Le décor de marbres de style Louis XIV. Photo "New York Times".

Un peu clairsemé cette année, le public passe d’un marchand à l’autre et d’une section à la suivante. A Maastricht, il s’agit de ne pas se perdre. Des couleurs distinguent heureusement les modernes du design ou des spécialistes d’archéologie. N’empêche que 280 stands c’est beaucoup et que, faute d’ouverture sur l’extérieur, même les habitués tiennent leur plan à la main. Quelle allée au juste, près de Place Vendôme ou de Trafalgar Square? Il faut préciser que la plupart des gens ne «font» pas tout. Il y a ceux qui sont venus pour l’art ancien, qui demeure le cœur de la TEFAF. D’autres se contentent des modernes, à la marchandise plus prévisible. Un Max Ernst reconnaissable à vingt mètres. Un Picasso archi-typique. Un Miró plus ou moins grand selon la place aux murs et le porte-monnaie. Avec la peinture baroque ou la sculpture de la Renaissance, il y a au moins des surprises. Le curieux ne sait jamais à l’avance ce qu’il découvrira. Benjamin Proust montre cette fois l’une des quelques sculptures de Pierino da Vinci, mort à 23 ans. Un parent de Léonard.

Vendre ou ne pas vendre

Vu les incertitudes du moment, les participants vendent-ils en 2020? Je ne dis pas tout, mais au moins quelque chose. Il y aurait en tout 30 000 objets à la TEFAF. Eh bien oui! La coupe conçue à Vienne vers 1640 par des joailliers surdoués est partie tout de suite chez les frères Kugel. «Un grand musée s’est laissé tenter.» Je me suis laissé dire que le Van Gogh (horrible) de Dickinson avait trouvé preneur à 15 millions. Chez Hazlitt, un audacieux s’est offert un gigantesque «Saint Michel Archange» peint à Rome vers 1620 par le Chevalier d’Arpin. Certains marchands de ma connaissance se montrent contents. D’autres tirent la gueule avec élégance. Mais certains tarifs me semblent vertigineux. Ce n’est pas le cas d’une vieille connaissance, retrouvée chez Jean-Luc Baroni. Le cheval de Bénigne Gagneraux, vendu cent fois son prix d’estimation chez Genève Enchères, coûte à présent bouchonné (autrement dit nettoyé) par un habile restaurateur 1 150 000 euros. «Rappelez-bien à vos lecteurs que nous l’avons payé 750 000!» Voilà qui est fait!

Un buste de Coysevox et le "Saint Michel" du Chevalier d'Arpin chez Hazlitt. Photo Hazlitt, Londres 2020.

Mais l’heure tourne. Ma tête aussi, du reste. J’ai l’impression de revoir toujours les mêmes stands, même si j’arrive encore à distinguer la section design, triste à mourir, de celle des archéologues, dont fait partie l’excellent Sycomore, de Genève. Je revois pour la troisième fois les porcelaines de Meissen de la maison Röbbig, qui est derrière l’organisation de l’actuelle exposition de l’Ariana. Je repasse à nouveau devant les bijoux contemporains, les plus spectaculaires étant bien entendu ceux de l’Indien Baghat et surtout du Chinois Wallace Chan. Ces derniers se révèlent gros comme des sculptures. Tiens! Le stand d’Almine Rech est maintenan tvide, ceint d’une corde... Une installation contemporaine? Pas du tout, même si en face Continua de San Giminiano donne dans le minimalisme absolu avec un sol de béton brut. Un marchand ami me glisse dans l’oreille qu’un cas de Coronavirus vient de se voir détecté chez un participant. «Test positif». L’équipe d’Almine a filé comme un pet sur une toile cirée (l’expression est de ma grand-mère), abandonnant tout sur place. Les minutes de la TEFAF sont comptées. «Mais on ne changera pas l’heure de clôture de ce soir, afin de pas créer de panique.»

Et il faut en revenir!

Dès lors, je vois les choses d’un autre œil, même si les manuscrits médiévaux d’Heribert Tenchert sont sublimes (2) et si Neuse de Brême,propose de fabuleux meubles du XIXe siècle. Il s’agit de trouver la sortie. Puis le train. Des gens en attendent un depuis une heure. Miracle, le mien arrive, mais sur un quai imprévu. En tout cas non annoncé. Tout le monde court. Une vieille dame handicapée ne sera pas attendue. Démarrage. C’est peu après l’arrivée à Liège. Confort, sécurité et buffet à la gare futuriste de Guillemins. Je ne pouvais pas me douter que quelques heures plus tard, la Belgique allait fermer tous ses restaurants et cafés. Le Coronavirus, une fois de plus. Il n’y a plus qu’à gagner Bruxelles. Puis Paris, avec changement à Bruxelles-Sud. Je vous l’avais dit. Même en temps normal, la TEFAF, c’est une expédition!

(1) Genève-Paris,c’est le jour précédent.
(2) Tenchert propose dans son étui d’or et de pierreries le mini livre d’heures de Claude de France, morte en 1524. La femme de François Ier, dont le Louvre vient d’acquérir le même genre de livre une fortune. Des fois qu’il voudrait posséder la paire...

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