Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

COLMAR/Le Musée Unterlinden passe son été avec Rodchenko

Crédits: Alexandre Rodchenko/Musée Unterlinden, Colmar

Alors que les musées de Strasbourg patinent un peu pour ce qui est des exposition, l'Unterlinden de Colmar tient solidement la route. Restauré et complété de manière harmonieuse par les Herzog & DeMeuron, l'ancien couvent a présenté depuis sa réouverture en janvier 2016 plusieurs bonnes choses, dont deux liées au lieu puisqu'elles se voyaient vouées à Otto Dix (1891-1969) et à Jean-Jacques Karpff (1770-1829). Le premier a été très inspiré par le retable médiéval de Grünewald, la Joconde de Colmar. Quant au second, fort peu connu, il reste l'un des principaux miniaturistes d'origine alsacienne. 

L'actuelle rétrospective n'entretient aucun lien avec la France, même si l'artiste était présent à l'Exposition internationale des arts décoratifs de Paris, en 1925. Pavillon soviétique bien sûr, puisqu'il s'agit d'Alexander Rodchenko. Sa carrière se voit évoquée en utilisant une seule source, le Musée d'Etat des beaux-arts Pouchkine de Moscou. Le commissaire principal en est donc russe. Il se nomme Alexandre Lavrentiev. On peut parler de paquet ficelé et dire qu'on ne comprend pas trop le pourquoi du comment ici. N'empêche qu'il s'agit là d'une manifestation d'importance sur un artiste rare sous nos latitudes. Il y a là une centaine d’œuvres, provenant directement de Rodchenko lui-même ou de son épouse Varvara Stepanova. D'où la mention «collections privées» sur les étiquettes en dessous le la mention Musée Pouchkine.

Peinture abandonnée dès 1921 

Rodchenko est né en 1891 à Saint-Pétersbourg d'un père décorateur de théâtre. Vocation artistique immédiate. Il fréquente, mais de loin, les écoles officielles. Il faut dire que le débutant tombe bien. La Russie, encore tsariste, se retrouve en ébullition après des siècles de stagnation et de priorité donnée à l'Occident. Les avant-gardes poussent comme des champignons. Installé à Moscou en 1915, notre homme peut donc exposer en compagnie de Vladimir Tatline dès 1916. En 1917, il conçoit l'aménagement du Café Pittoresque, premier signe de sa fascination pour ce qu'on appelait à l'époque les arts décoratifs. Il accueille la Révolution avec enthousiasme, même s'il s'en suit des guerres civiles, des exécutions et des pénuries. 

Tout va alors très vite. Du moins au début. En 1921, Rodchenko signe le Manifeste productiviste. Il s'engage à renoncer à sa peinture (abstraite) et à ses sculptures (sphériques) en équilibre dans les airs. Il s'agit maintenant de donner de l'utile, qui soit en même temps simple et beau. On parlerait aujourd'hui de design. Rodchenko va concevoir aussi bien des clubs de travailleurs que des tasses à thé. Il se multiplie, tout en se brouillant avec ses collègues Wassili Kandinsky (qui finira par émigrer) et Kasimir Malévich (qui aura lui le malheur de rester). Le propre des avant-gardes reste leur intransigeance avec les principes. D'où des combats fratricides, qui sont aussi des luttes de pouvoir.

Affiches et emballages

Dès 1922, Rodchenko conçoit des affiches, parfois pour le cinéma. A partir de 1923, il s'intéresse au graphisme industriel, signant des projets d'emballage dont les textes sont du poète Vladimir Maiakovski. 1924, année de la mort de Lénine, voit les premières photos. Il y en aura de très célèbres, comme celle montrant sa mère lisant d'un œil avec un verre de ses lunettes ou la femme montant un escalier. Le créateur produit de plus en plus jusqu'en 1929. L'année marque une sorte d'apothéose avant un cruel rappel à l'ordre. Le goût de Staline demeure en fait très petit-bourgeois. Les avant-gardes doivent faire place au «réalisme socialiste». Maiakovski se suicide dès 1930. 

Colmar insiste naturellement sur les années 10 et 20, proposant des tableaux remarquables, rarement vus en Occident, puis des dessins prévoyant aussi bien un vêtement pratique pour homme que la publicité d'un savon. Les années 20 sont en effet parquée par l'éphémère Nouvelle Politique Economique, qui passe pour un retour au commerce d'avant la Révolution. La suite se fait discrète. Il y a encore le 8e art dans les années 1930, mais les choses se gâtent déjà. Les images d'athlètes ou de parades ressemblent fort à celles que produit simultanément le nazisme. En moins bien. Rodchenko n'est pas Leni Riefenstahl. Après, plus rien. Le silence. Rodchenko est pourtant mort en 1956 seulement, l'année du «dégel», lui aussi peu durable.

Des collections remarquables 

Pourquoi cette lacune? Repliés à Perm pendant la guerre, Rodchenko et Varvara Stepanova ne sont pas restés inactifs. Ils produiront encore des albums à la gloire de la grande Union soviétique après le conflit, au pire moments du stalinisme. Est-il trop gênant de les montrer? Le public a droit à ce que j'appellerai l'information. Passé 1935, l'artiste disparaît ainsi de nos yeux, un peu comme certains dirigeants russes de la même époque, éliminés par retouches sur les anciennes photos officielles. Je ne me rappelle plus très bien la rétrospective Rodchenko proposée par le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris en 2007. Mais il me semble qu'elle allait un peu plus loin.

Reste, au sortir de l'exposition, difficile hélas à trouver dans le nouveau bâtiment dessiné par les Herzog e& DeMeuron, le temps de se promener dans le musée. Très vaste. Je rappelle qu'outre le «Retable d'Issenheim» de Grünewald, conservé dans l'église, il y a là un remarquable ensemble de peintures germaniques des années 1450-1530, constitué de façon volontariste entre 1980 et 2000. C'est ensuite le grand saut, comme au Kunstmusuem de Bâle, ville située à moins d'une heure de train. La suite se retrouve centrée sur un bel ensemble de peintures françaises d'après-guerre, de Manessier et Bazaine à Soulages ou Dubuffet. A part cela, l'endroit restauré se révèle magnifique. La ville aussi du reste. Alors, même si vous n'aimez pas Rodchenko, allez-y!

Pratique

«Rodchenko, Collection Musée Pouchkine», Musée Unterlinden, place Unterlinden, Colmar, jusqu'au 2 octobre. Tél.0033 89 20 15 50, site, www.musee-unterlinden.com Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. Jusqu'à 20 heures le jeudi. Catalogue rédigé par Alexandre Lavrentiev, Alla Loukanova et Alexeï Savinov.

Photo (Musée unterlinden, Comar): L'athlète stylisé par Rodchenko sert d'affiche à l'actuelle rétrospective.

Prochaine chronique le vendredi 1er septembre. Erik Orsenna vient de passer un été avec La Fontaine. Il en résulte un livre. Il vient juste après celui que l'académicien a consacré au moustique.

 

 

 

 

 

 

 

 

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