Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

COLMAR/Le Musée Unterlinden montre les photos d'Adolphe Braun

Crédits: Adolphe Braun/Musée Unterlinden, Colmar 2018

Il n'y a pas photo. L'exposition restera une des meilleures de 2018. Ou plutôt si! Des photos, il s'en trouve beaucoup en ce moment au Musée Unterlinden de Colmar, qui rend hommage à Adolphe Braun (1812-1877). Le dernier étage en contient environ 200, parfois de grand format. Il s'agit de représenter dans sa diversité l'homme que l'Alsace considère comme l'un des siens, même s'il est né à Besançon (comme Victor Hugo). Avec une mère originaire de Mulhouse, il est vrai. Toute la famille rejoindra du reste cette ville dès 1822. 

Braun a 27 ans quand le daguerréotype fait son apparition en 1839. Il peint alors des fleurs à l'intention des manufactures textiles, l'industrie de Mulhouse par excellence. Colmar présente des œuvres réalisées au pinceau et à l'aquarelle. Je dirais poliment qu'il n'y avait pas de quoi là rester dans l'histoire de l'art. Il faut attendre les années 1850, quand se vulgarisent le négatif et l'albumine, pour que Braun se mette à la photographie. Il va rapidement la voir sous un angle professionnel et collectif. Son frère Charles, puis ses enfants Henri et Gaston prendront bientôt une partie des images, tirées au charbon à partir de 1866. Une usine se construit afin de les éditer à Dornach. Viendra plus tard la collaboration avec les grands musées, comme pour les Fratelli Alinari de Florence. A la mort de Gustave en 1877, ses archives proposent les images de 33 000 tableaux ou sculptures.

Une grosse entreprise 

On note bien sûr un étonnant sens du cadrage et un goût profond du travail bien fait chez les Braun (le plus simple reste de les mettre au pluriel). Il ne faut cependant pas oublier qu'il s'agit d'une entreprise devant se révéler rentable et si possible bénéficiaire pour survivre. Une chose devenue difficile après 1871. Dornach se trouve dans le territoire annexé par l'Allemagne après la défaite française. Les cimaises de l'Unterlinden montrent un Adolphe ménageant la chèvre et le chou. D'un côté, il multiplie à l'intention des francophiles les Alsaciennes en costumes, éplorées par leur sort. Il existe un marché pour cela. De l'autre, il donne les portraits officiels (magnifiques, du reste) du chancelier Bismarck et de l'empereur Guillaume Ier. Il faut bien cela quand on vit à Dornach! Cela dit, l'occupation germanique d'alors n'a rien à voir avec celles des nazis de 1940 à 1945. Strasbourg et Metz ont été chouchoutés. La preuve! Les quartiers construits entre 1871 et 1918 à Strasbourg ont été classés en 2017 au patrimoine mondial de l'Unesco. 

Avant que je ne vous dise à quoi ressemble l'exposition, un peu d'histoire ultérieure s'impose. L'activité ne s'arrête pas à la mort du patriarche. Loin de là! Allemande jusqu'en 1918, l'usine tient le coup jusqu'en 1968. Elle a fait force commune avec les Pierson, une autre famille de photographes. Gaston Braun avait épousé la fille de Louis Pierson. Une alliance comme dans les familles royales. En 1968 survient le démantèlement. Une Société Braun donne le fonds d’œuvres restantes et les négatifs au Musée Unlerlinden, au Musée des Impressions sur étoffe de Mulhouse ou au Département du Haut-Rhin. La partie industrielle est vendue, puis revendue. Depuis 1980, elle appartient aux Burda. On connaît l'engagement des Burda en faveur de l'art contemporain, avec leur fondation à Baden Baden. Ils sponsorisent logiquement l'exposition actuelle, conçue par Munich et Colmar sous une forme un peu différente.

Rapports avec la peinture 

Que contient-elle? Les commissaires Raphaël Mariani pour Colmar et Ulrich Pohlmann plus Paul Mellenthin pour Munich ont voulu donner un panorama des activités, en proposant comme exemples les plus beaux tirages, dont nombre appartiennent à un collectionneur privé de Colmar. Il y a un complément technique, avec des appareils d'époque, comme ceux destinés à la stéréoscopie développée par les Braun. Il se trouve aussi un apport pictural. Rosa Bohneur, les Lugardon genevois, Monet jeune ou Courbet illustrent les influences réciproques. Nous restons ici dans un pictorialisme, même s'il arrive déjà que la photo inspire le tableau. 

Tous les genres abordés ont droit à la même importance dans cette exposition débutant avec un grand Cervin et le portrait d'un Alphonse Braun ayant déjà l'air d'un vieux monsieur à 48 ans. Il y a les animaux vivants photographiés presque en instantanés. Les costumes suisses produits sur fond de toile peinte en studio (la Genevoise a du coup l'air d'habiter en Suisse centrale). Les désastres de la guerre de 1870. Les trophées de chasse. Les vues alpestres. On n'ose imaginer les efforts physiques qu'ont dû exiger ces dernières. Avec les Braun, c'est la folie du grand négatif. On se situe vite dans le 30 centimètres sur 40. Davantage pour les œuvres d'art. La «Vénus de Milo» présentée serait un contact à partir d'une plaque de verre d'un mètre de haut. D'où des détails incroyables. L'étiquette apposée à côté dit que même le numérique ne fait pas aussi bien.

Glaciers incroyables 

Il y a bien sûr là-dedans de l'alimentaire, dont les costumes suisses volontiers retouchés à l'aquarelle. Mais les Alpes inspirent aux Braun des chefs-d’œuvre avec des glaciers incroyables sur lesquels se promènent de tout petits personnages. Les destructions de Paris en 1871 ont suscité des images fortes sur le passage du temps et la fragilité des choses. Les panoramas d'Italie se révèlent magnifiques, outre le fait qu'ils nous montrent parfois un état des lieux modifiés depuis. Les arrangements floraux sur fond neutre se révèlent pour finir stupéfiants de précision et d’harmonie. Il semble que cette dernière soit due à la seconde Madame Adolphe Braun, fille d'un grand horticulteur parisien. 

Le tout donne de la photographie du XIXe siècle une autre image, finalement très actuelle. Par rapport à nombre de ses contemporains, Braun fait déjà figure de moderne. C'est son outillage qui paraît ancien à côté. Il fallait une bonne scénographie pour le montrer. Elle reste modeste, mais réussie. Le décor est signé Jean-Claude Goepp. Encore une réussite pour l'Unterlinden après son Otto Dix ou son Rodchenko. Et en plus le musée attire la foule!

Pratique 

«L'évasion photographique, Adolphe Braun», Musée Unterlinden, 1, rue des Unterlinden, Colmar, jusqu'au 14 mai. Tél. 00333 89 20 15 50, site www.musee-unterlinden.com Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h. Le Musée proposera, ce qui peut sembler logique, le peintre du XVe siècle Martin Schongauer du 16 novembre au 24 juin 2019.

Photo (Muslée Unterlinden, Colmar): Le château de Chillon. On est très proche, dans le cadrage, du tableau de Courbet sur le même sujet accroché juste à côté.

Prochaine chronique le jeudi 22 février. Le Fonds municipal d'art contemporain (ou FMAC) de Genève publie le catalogue de ses collections.

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."