Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

COIRE/Le Kunstmuseum montre Andreas Walser, mort à 21 ans en 1930

Crédits: Andreas Walser/Bündner Kunstmuseum, Coire

C'est devenu un mythe. Depuis sa redécouverte dans les années 1990, Andreas Walser a fait l'objet de plusieurs expositions, ce qui peut sembler normal pour un peintre. Chose plus rare, une demi douzaine de livres lui ont aussi été consacrés. Il faut dire que sa courte vie en fait un «Suisse de l'excès», un peu comme Annemarie Schwarzenbach. Le Grison est mort à Paris en mars 1930, un mois avant ses 22 ans, d'un abus de tabac et de drogues. 

Le Bündner Kunstmuseum de Coire, qui détient une bonne partie du fonds (deux dessins ont encore été achetés en 2016), organise sa troisième manifestation autour d'Andreas, après celle de 1994-95 et celle de 2006. Il y eu a entre-temps eu Winterthour, Davos et le Centre Culturel Suisse de Paris. L’œuvre ne reste en effet pas aussi minuscule qu'il pourrait le sembler. Début 1930, Walser (aucun rapport avec l'écrivain du même nom) annonçait dans une lettre qu'il avait exécuté plus de 200 toiles et dessins en six mois. Une boulimie créatrice. C'est d'ailleurs ce qui l'a perdu. L'homme fumait et buvait du café noir sans arrêt afin de créer les insomnies jugées propices à son travail.

Un parcours poétique 

L'actuelle manifestation se donne comme un parcours poétique, genre casse-gueule s'il en est. La commissaire Vera Kappeler a bénéficié de l'espace, relativement restreint, du Kabinett. Il s'agit d'un lieu discret, à l'étage du nouveau musée, inauguré en 2016. La grande exposition actuelle, au sous-sol, se voit aujourd'hui vouée à Anne Loch (1946-2014), qui peignait des fleurs et des animaux énormes. Vera n'est pas historienne de l'art. Il s'agit d'une musicienne, fascinée par le sujet. Il y a des années qu'elle étudie Walser, ce qui en a fait la véritable spécialiste. L'exposition se voit donc entourée d'une vaste série de concerts, de récitations de poèmes (Walser écrivait aussi) et de petits spectacles. Le tout s'intitule «Und jetzt gehe ich», ou «maintenant, je pars.» 

Mais qui est au fait le Grison? Un fils de pasteur, dans une ville à majorité catholique. Sa famille a toujours occupé des places en vue. Son père attend du coup beaucoup de ses trois fils. Las! Le premier meurt de tuberculose à 17 ans. Andreas, né en 1908, est le second. Il y en aura un troisième, disparu nonagénaire en 2002. Ecolier, Andreas dessine beaucoup. Il veut devenir artiste, chose impensable chez les siens. L'adolescent arrive à rencontrer Kirchner, qui vit à Davos, et surtout Augusto Giacometti, le cousin de Giovanni et de son fils Alberto. Augusto, qui fut un grand symboliste avant de devenir l'un des premiers peintres abstraits, jouit de suffisamment d'aura pour que les Walser laissent Andreas partir pour Paris en 1928.

Cocteau et Picasso 

Le jeune homme se débrouille. Il connaît bientôt Picasso et surtout Cocteau, qui l'appelle «cher petit». Ils ont alors une brève liaison, Andreas ayant en partie quitté Coire pour vivre son homosexualité. Le débutant fait partie du petit monde de Montparnasse, avec un pied chez Gertrude Stein. Comme je vous l'ai dit, son mode de vie devient frénétique. Chaotique. Epuisant. D'où les drogues, très prisées par Cocteau. Vera Kappeler y voit un appel de la mort, engendré par une culpabilité de rester en vie après le décès de son frère aîné. L'exposition met ainsi en scène des décors, faits de maquettes. Après le lit blanc de l'enfance, il y a la soupente à Paris et pour finir, comme dans un dernier plan de film classique, un travelling sur les toits de Paris. Du beau travail, qui produit un effet poignant. Il n'est cependant pas sûr qu'il s'agisse d'un suicide. L'organisme a tout aussi bien pu lâcher. 

A la mort d'Andreas Walser, qui a dû choquer une famille très convenable, l’œuvre a disparu. Il est revenu peu de chose à Coire. L'oubli a suivi. Il aurait pu se révéler durable. Mais il y a eu un improbable hasard, comme dans les romans ou les mélodrames. Une grande partie de ce qui débordait de la chambre-atelier sous les toits avait fini chez un ami de Walser, Emmanuel Boudot-Lamotte. Ce dernier n'en a rien fait. A sa mort, son neveu, chargé de débarrasser le logement, a trouvé le tout au grenier. Il a jugé l'ensemble intéressant. Plus que cela, même. Le légataire a classé les lettres, les photos et la documentation. Et c'est comme cela que tout est parti! Reste que la production des derniers mois, abandonnée dans la soupente, semble définitivement perdue. Jetée, sans doute. D'autres pièces peuvent éventuellement réapparaître. Walser a un peu exposé et vendu à Paris.

Un météore 

Demeure l’œuvre, d'autres Walser (dont son «Double portrait d'hommes» tout bleu) se trouvant dans le parcours permanent du Bündner Kunstmuseum. C'est une création forte, un peu hâtive, qui évoquerait davantage Picabia que le surréalisme. Walser peint à toute vitesse avec de l'huile, mais aussi du plâtre ou du sable. Rien de trop soigné. Aucune place laissée au seul métier. C'est du premier jet. Inégal, mais prenant. Il y a aussi là quelques toiles majeures, dont un «Portrait de Jean Cocteau» et de grands «Baigneurs», eux aussi bleus. Il n'y a rien là de daté. Ce vieilli. Walser n'est pas entré dans le style, un peu décoratif, des années 1920. Il s'agit d'un météore. Et comme tout le monde le sait, un météore cela passe très vite dans le ciel.

Pratique

«Andreas Walser, Und jetzt gehe ich», Bündner Kunstmuseum, 35, Bahnhofstrasse, Coire, jusqu'au 16 juillet. Tél. 081 257 28 70, site www.buendner-kunstmuseum.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

Photo (Bündner Kunstmuseum) Les "Baigneurs" tout bleus, un peu recadrés. La toile date de 1929.

Prochaine chronique le samedi 13 mai. Expositions à Paris.

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."