Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Claude Lévêque se voit accusé de viol. Que va devenir maintenant son oeuvre?

Les révélations du "Monde" sont parties comme une traînée de poudre. Que vont devenir les réalisations d'un des artistes français les plus officiels?

Claude Lévêque avant la chute.

Crédits: Stephane de Sakutin, AFP

Ouh la la… La culture, dans ce qu’elle a de plus officiel, passe un mauvais quart d’heure en France. Je ne parle pas ici des fermetures ou des annulations dues aux différentes mesure de confinement. J’évoque le double scandale venant d’ébranler l’intelligentzia parisienne (Paris, c’est la France, tout le monde sait cela). Il y a d’abord eu le livre de Camille Kouchner, accusant son beau-père Olivier Duhamel d’incestes répétés sur la personne de son frère jumeau. L’ouvrage a paru le 7 janvier, comme en écho à «Le consentement» de Vanessa Springora, sorti en janvier 2020 à propos de l’écrivain Gabriel Matzneff. Un gros succès de vente de l’an dernier. Il en ira sans doute de même avec «La familia grande» de Camille, que diffuse Le Seuil. Il y a toujours, comme cela, des mélanges un peu gênants de mauvaises actions et de bonnes affaires. La sordide histoire Kouchner-Matzneff n’a rien à voir dans ma chronique. Je la cite donc en préambule.

"Sous le plus grand chapiteau du monde" au Louvre en 2014. une installation éphémère. Photo Site de Claude Lévêque, ADAGP.

Depuis le 10 janvier, un autre règlement de comptes a en effet pris sa place. Un clou chassant l’autre, la presse entière a immédiatement passé en France à l’accusation faite à Claude Lévêque d’avoir eu de manière répétée des rapports sexuels avec le sculpteur Laurent Foulon, aujourd’hui quinquagénaire, et ses deux frères. Laurent avait alors entre 10 et 17 ans. C’est donc une histoire ancienne qui remonte à la surface. Comme dans le cas du reste de Vanessa Springora ou de Camille Kouchner, du reste. Il faut des décennies pour que certains prennent la parole quand les agresseurs sont des proches. Lévêque parlait au jeune Foulon de «briser un tabou». On était entre le viol et le consentement forcé. Les liens se révèlent du coup difficiles à rompre. Notez que l’affaire Lévêque, révélée goulûment par un «Monde» ravi de coiffer au poteau les journaux contemporains, ne semble cette fois pas assorti d’une publication. La plainte portée à Bobigny par Laurent Foulon date de 2019. Le quotidien se contente de la rendre publique en donnant le nom du plasticien et en mettant sa photo en grand. Un «outing», en quelque sorte.

Une ascension vertigineuse

Mon propos n’est pas de vous dire ce que je pense du fond de l’affaire. Je ne suis ni juge, ni partie. L’intéressant me semble ce que va maintenant devenir l’œuvre de Clause Lévêque, qui est aujourd’hui un gros monsieur de 67 ans. L’homme sort d’un milieu provincial très simple. Il a commencé par un CAP (certificat d’aptitude professionnelle) de menuisier. Arrivé à Paris, il a ensuite fait partie, on se sait comment, de la bande du Palace de Fabrice Emaer, cette boîte parisienne des années 1980 où tout semblait permis. Le débutant subissait déjà une fascination pour les milieux skins, qui ne brillent pas par l’abondance de leurs préjugés sociaux et sexuels. D'où son actuelle boule à zéro et ses "bombers" à motifs de camouflages. Claude n’en est pas moins rapidement monté au firmament de la scène artistique française. Il en est devenu l’un des ludions. L’un des inclassables. Vu ses origines et son intérêt revendiqué pour les marges, son aspect de pièce rapportée apportait une diversité bienvenue. L’homme sentait, mais encore gentiment, le soufre.

L'invitation à l'Opéra de Paris en 2018. Photo tirée du site de l'artiste, ADAGP.

Au fil des ans, Claude Lévêque a ainsi exposé de plus en plus souvent. Sept présentations personnelles en Europe courant 2002. Dix en 2003, dont «Albatros» au Mamco genevois. Son année record reste aujourd'hui 2011, avec onze accrochages. L’homme s’est un peu calmé depuis. Il faut dire qu’il a accédé à une sorte d’officialité. En 2009, Christian Bernard, alors directeur du Mamco, a assuré le commissariat de l’apparition de Lévêque à la Biennale de Venise, où il représentait la France. On y voyait une sorte de grosse cage métallique. Aubusson tissait le tapis que foulent aujourd’hui Emmanuel Macron et ses hôtes à l’Elysée. En 2014, Lévêque se voyait proposer la Pyramide du Louvre. Il y installait un éclair de néon rouge. C’était superbe la nuit. L’installation eut mérité de se voir pérennisée. En 2018, notre homme s’installait à l’Opéra pour un an, avec de gros pneus dorés dans le grand escalier. J’avais alors trouvé ça horrible. Il y avait bien eu en 2006 un scandale. Mais il demeurait de bon ton. «Arbeit macht frei», avec son Mickey entrant dans un camp de concentration, avait été refusé par le Grand Palais pour une exposition sur Walt Disney et les arts. Mais comme Disney garde mauvaise presse chez les intellectuels…

Qui osera encore le montrer?

Aujourd’hui, alors que Claude Lévêque vient de décorer le beffroi (moins en vue) de Montrouge, il est permis de se demander ce que va devenir sa production. L'artiste en effet promis à la «cancel culture». Plus question de séparer l’homme de l’œuvre, de nos jours. Je veux bien que beaucoup de ses créations se soient voulues éphémères, mais le reste pose bien des problèmes. Quid du tapis de l’Elysée? Ne se verra-t-il pas remplacé par un Aubusson moins compromettant? Que va-t-il arriver à l’énorme (et superbe) installation proposée dans les combles de la Collection Lambert à Avignon, avec ses néons (l'outil de prédilection de Lévêque) et sa machine à brouillard? Quels musées oseront-ils encore laisser dans leurs salles (quand elles seront rouvertes) du Claude Lévêque? Son galeriste, le prestigieux Kamel Mennour, continuera-t-il à le vendre?

Une carte blanche au MACVAL en 2006. Photo tirée du site de l'artiste, ADAGP.

Avouez que ces questions méritent de se voir posées! Gabriel Matzneff, qui choquait déjà depuis un certain temps vu la jeunesse de ses proies sexuelles, a disparu des librairies, et sans doute des bibliothèques. Sade possède sur lui l’avantage, comme Le Caravage, de se situer dans un passé lointain. L’enfer, à la longue, on en sort. Mais il faut le temps. Mort en 1903, Gauguin reste encore trop proche de nous avec ses très, très jeunes compagnes exotiques. Et Balthus, mine de rien, entame seulement son temps de purgatoire...

Claude Lévêque avec son galeriste Kamel Mennour. Photo tirée du site de la galerie Kamel Mennour.

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