Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CINÉMA/Le Grütli rend hommage à Danielle Darrieux pour ses 100 ans

Crédits: DR

C'était lors de la remise de son «Molière» d'honneur, en 1997. Danielle Darrieux était montée blonde et sautillante sur scène, elle avait empoigné le trophée d'une main, puis prononcé une seule phrase: «La première fois que je suis montée sur scène, j'avais 20 ans, c'était il y a soixante ans.» Faites vos calculs. Eh oui, c'est pourtant vrai! Le 1er mai, l'actrice fêtera ses 100 ans. Fantastique longévité pour celle qui fut, à ses lointains débuts, la Lolita du cinéma français... 

Les Cinémas du Grütli rendent hommage à la comédienne avec quatorze films tournés entre 1934 et 2002. Il fallait choisir. Si l'on compte les feuilletons TV et les téléfilms, «DD», comme l'appelaient ses admirateurs avant la guerre, a paru dans 141 titres. C'est moins que Gérard Depardieu, bien sûr, mais cela fait tout de même beaucoup. Il s'agissait aussi de montrer l'évolution d'une carrière ayant vu la très jeune fille se muer peu à peu en une dame souvent très bourgeoise. Le but restait par ailleurs de montrer le meilleur. Il y a beaucoup de longs-métrages anodins, comme on a compté trop de pièces un peu falotes dans un parcours se prolongeant sur huit décennies. Danielle a en effet tourné pour la dernière fois en 2011, à 94 ans. Je me suis parfois dit, en la voyant parfaite sur les planches, que la pièce ne ne la méritait pas vraiment.

Débuts à 14 ans

Les débuts de la carrière de Danielle Darrieux tiennent de la légende. Venue à Paris de Bordeaux, orpheline de père, elle apprend en 1931 par une élève de sa mère qu'un producteur cherche une adolescente pour devenir la vedette de «Le bal», que Wilhelm Thiele doit tirer d'un joli roman d'Irène Nemirovsky. Ses essais se révèlent concluants. Elle est prise. Le film (qui semble perdu) connaît un beau succès. Danielle ne va pas cesser de tourner, dans des longs-métrages souvent mineurs... comme elle, qui a 14, puis 15 ans. Les Cinémas du Grütli proposent de cette époque «Mauvaise Graine». Une comédie qui marquait en 1934 les débuts (en France, donc) de Billy Wilder. 

En 35, Danielle rencontre Henri Decoin, le réalisateur montant. Il divorce pour elle et devient son Pygmalion pour des œuvres plus élaborées, réalisées avec beaucoup de soin. Le Grütli montre ainsi «Abus de confiance». Mais c'est «Mayerling», en 1936, qui fait de la petite étoile une vraie star. Le succès mondial de cette évocation des amours (malheureuses, bien sûr) de Rodolphe de Habsbourg et de Marie Vetsera vaut au réalisateur Anatole Litvak son billet pour Hollywood (où il fera sa carrière), le label de «french lover» à Charles Boyer et un contrat à l'Universal pour Danielle. Elle fera un seul film aux USA en 1938, s'y ennuiera ferme et en restera là. Sa réapparition de retour, racontée dans un livre par le romancier Didier Decoin (né d'une autre union du cinéaste), se verra saluée par les foules en délire du Havre à Paris.

Une Occupation difficile

Decoin la remet au travail. Un beau mélo, «Retour à l'aube». Une comédie acidulée, «Battements de cœur», dont Hollywood fera vite un «remake». Puis c'est la guerre. Le divorce, en toute amitié. Un remariage rapide avec un diplomate à la réputation de «play-boy», Porfiro Rubirosa, représentant de la République dominicaine en France. Les Allemands le soupçonnent d'espionnage contre eux. Ils l'emprisonnent, obligeant Danielle à signer un accord avec la Continental, la firme qu'ils ont fondée à Paris. Il y aura aussi le voyage en Allemagne avec Suzy Delair, Viviane Romance ou Junie Astor. Il suit, ou précède, celui des écrivains et des artistes français. Un seul film important à cette époque, d'Henri Decoin bien entendu. «Premier rendez-vous» (1941) fera un tabac jusqu'en Iran. 

L'après-guerre apparaît hésitante, tandis de Danielle, qui a fini l'Occupation dans une semi clandestinité, re-divorce. Il lui faut trouver des rôles adultes. Cocteau lui donne sa chance en faisant d'elle la reine d'un «Ruy Blas» partiellement récrit par ses soins en 1947. Claude Autant-Lara la voit, lui, en Amélie de Feydeau deux ans plus tard. Un film brillant, qui joue avec les conventions scéniques. Il ne lui manque plus que son grand metteur en scène, même si Decoin continue à la mettre en valeur, noircissant pour une fois le tableau avec «La vérité sur Bébé Donge». Ce sera Max Ophuls, revenu d'Amérique. Après de petits rôles dans «La ronde» et «Le plaisir», il en fera en 1953 «Madame de», qui transcende en tragédie 1900 le récit élégant, mais finalement très mince, de Louise de Vilmorin. Un chef-d’œuvre.

Une période très classique 

La suite restera plus classique avec ce que l'on appelait alors «le cinéma français de qualité». Tout reste bien sage, un brin convenu. C'est le cas même pour «Le Rouge et le Noir» qu'adaptera (en couleurs!) Autant-Lara de Stendhal en 1954. Une légère poussière recouvrirait les années 1950 de Danielle s'il n'y avait pas en 1952 «L'affaire Cicéron» de Mankiewicz, époustouflant récit d'espionnage suggérant des abîmes chez une actrice si souvent montrée aimable. Mais le temps passe... La femme devient, comme je l'ai dit, toujours plus dame. Très habillée. Très coiffée. La scène occupe désormais dans sa vie une place importante, suite au succès de «La robe mauve de Valentine» de Françoise Sagan en 1963. Et la télévision fait son apparition, assurant la popularité de la comédienne, tout en lui donnant parfois l'impression qu'elle cachetonne (n'oublions cependant pas, en Suisse, la «Mérette» de Jean-Jacques Lagrange en 1982!) 

Heureusement que des cinéastes plus jeunes prennent la relève après 1960! C'est Chabrol avec «Landru». Puis Jacques Demy. Danielle est la maman des «Demoiselles de Rochefort» en 1967. Viendront ensuite Dominique Delouche (bien oublié), Paul Vecchiali ou François Ozon («Huit femmes»). André Téchiné aussi. Ils donnent à sa carrière un air de consécration. Danielle y fait figure de monument. Avec elle, c'est toute une histoire que l'on raconte. Si l'actrice qui (je le dis pour l'avoir plusieurs fois rencontrée) déteste parler du passé, elle n'en incarne pas moins une mémoire. Sa trajectoire a passé de Paris à Hollywood avec un détour par Broadway, où elle a repris en 1970 «Coco», la comédie musicale sur Chanel crée par Katharine Hepburn. Un triomphe pour elle, alors que l'Américaine avait déçu. «She is French ans she can sing» écrira un critique, ravi par sa voix cristalline. Car j'ai oublié de vous le dire. Danielle a toujours chanté, depuis son triomphe en «Mademoiselle Mozart» de 1935. 

Mais il y aurait tant de chose à raconter sur celle qui a pleinement occupé son siècle...

Pratique 

«Danielle Darrieux, flamboyante et mutine», Cinémas du Grütli, 16, rue du Général-Dufour, Genève, jusqu'au 2 mai. Tél. 022 320 78 78, site www.cinemas-du-grutli.ch Parmi les titres retenus figurent «La vérité sur Bébé Donge», «Mayerling», «Occupe-toi d'Amélie», «Landru». «Huit femmes», «Les demoiselles de Rochefort», «Madame de», «Le lieu du crime», «L'affaire Cicéron», «La ronde» ou «Le désordre et la nuit».

Photo (DR): Un portrait, recadré, de Danielle Darrieux à la fin des années 1930.

Prochaine chronique le jeudi 13 avril. Le Musée Jenisch de Vevey se penche sur "M/2", un lieu d'art mythique vaudois des années 1980. 

 

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