Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CINÉMA/Jeanne Moreau est morte à 89 ans. Elle a incarné les années 1960

Crédits: DR

Jeanne Moreau est morte. Sa femme de ménage l'a retrouvée sans vie dans son appartement parisien le lundi 31 juillet. L'actrice allait sur ses 90 ans. Elle restait l'un de grands mythes du cinéma français, mais la comédienne n'avait cependant plus tourné depuis 2015. Sa carrière reste curieusement liée à une seule décennie, les années 1960. L'avant et l'après se situent plutôt au théâtre, où Jeanne avait d'ailleurs commencé très jeune. Elle participa ainsi au premier Festival d'Avignon, en 1947. 

Père gérant de brasserie, mère anglaise, Jeanne avait apparemment vu le jour sous une étoile défavorable. Une famille inculte. Une vocation secrète. La débutante se fera du coup chasser par ses parents, alors qu'elle avait heureusement le pied à l'étrier et s'apprêtait à épouser Jean-Louis Richard. Il y aura d'abord la Comédie française. Puis viendra le Théâtre national populaire, créé par Jean Vilar et popularisé sous le sigle de TNP. Le cinéma suivra vite, mais il ne saura longtemps que faire de cette fille encore à la recherche d'un visage. «Meurtres» de Richard Pottier (1949) n'en deviendra pas moins un succès populaire, tout comme «La reine Margot» d'Abel Gance (1954), où Jeanne montre un sein. Il fallait peu de chose à l'époque... C'est donc de Jean Gabin et de Lino Ventura se souviendront en sortant la même année de «Touchez pas au grisbi» de Jacques Becker.

Le scandale de "Les amants" 

En 1956, Jeanne Moreau rencontre un fils de bonne famille, Louis Malle. Il la veut pour vedette d'un film mort-né. C'est deux ans plus tard que le réalisateur la fera accéder au vedettariat avec deux titres la même année, «Ascenseur pour l'échafaud» et «Les amants». Le second, lointainement adapté d'un roman érotique du XVIIIe siècle, provoque un scandale. Il type aussi son interprète, qui récidive quelques moins plus tard avec l'adaptation, elle aussi modernisée, des «Liaisons dangereuses» par Roger Vadim. Elle incarnera désormais les femmes libres de leurs choix et de leur corps. Les yeux cernés. Le tout avec un soupçon d'intellectualité convenant bien à l'amie d'Henry Miller, de Marguerite Duras, de Richard Brook ou de Tennessee Williams. Si Brigitte Bardot est alors le cul du cinéma français, Jeanne Moreau en représente la tête. 

Tous les grands de la profession lui tournent maintenant autour, même si le projet avec Alfred Hitchcock ne se matérialisera jamais. Après Truffaut, qui en fait la protagoniste de «Jules et Jim», portant le mythe à sa quintessence début 1962, c'est Luis Buñuel, Orson Welles, Michelangelo Antonioni, Joseph Losey, Jacques Demy et j'en passe. Jeanne enchaîne les longs-métrages qui sont devenus des classiques du 7e art. «Jules et Jim» sort la même année que «Eva» de Joseph Losey et que «Le Procès» d'Orson Welles. Il n'y a alors presque pas de déchet, même si l'actrice incarne une improbable Mata-Hari pour son ex-époux Jean-Louis Richard.

Chute de tension 

Et puis tout à coup, vers 1968, la machine s'enraye. Chute de tension. La liaison de Jeanne avec le réalisateur anglais Tony Richardson donne deux navets. La comédienne s'englue dans des longs-métrages de jeunes réalisateurs sans avenir ou dans des superproductions internationales sans éclat. Heureusement qu'il y a la scène! Dans la suite d'une filmographie comprenant tout de même 145 titres, il y a en effet peu de choses à sauver, à part «Monsieur Klein» de Joseph Losey en 1976 ou "Les Valseuses" de Bertrand Blier en 1974. L'actrice connaît par ailleurs des problèmes d'image. Elle qui changeait de style comme un caméléon refuse de vieillir, même si elle acceptera d'incarner «La vieille qui marchait dans la mer» en 1991. D'où des photos tragiques, finalement davantage encore que celles de Brigitte Bardot, avec laquelle elle avait joué «Viva Maria!» de Louis Malle en 1965. 

Jeanne n'en restait pas moins une vedette de la scène, une intellectuelle sollicitée et une personnalité forte. Tout le monde avait charitablement oublié les deux films («Lumière» en 1967, «L'adolescente» en 1979) qu'elle avait cru bon de réaliser elle-même. Et puis, il restait la TV, cet agent conservateur prolongeant la carrière des grands comédiens. Jeanne s'y était beaucoup adonnée depuis les années 1990 (on l'a notamment vue dans «Les rois maudits»), assurant ainsi la place dans la mémoire populaire. N'empêche que les bons souvenirs remontaient toujours plus loin. Pensez... «Le journal d'une femme de chambre» de Luis Buñuel. «La baie des Anges» de Jacques Demy. «La nuit» de Michelangelo Antonioni, dans un rôle refusé par Michèle Morgan. «Falstaff» d'Orson Welles. Vous excuserez du peu... 

Photo (DR): Jeanne Moreau dans «Le procès» d'Orson Welles, tourné en France.

Texte intercalaire.

 

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