Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Cinéaste, photographe et plasticienne, Agnès Varda est morte à 90 ans

Elle avait tourné en 1954 le premier film de la "Nouvelle Vague". En février 2019, elle présentait son dernier documentaire au Festival de Berlin. Un parcours (presque) sans faute.

Agnès Varda en février dernier à Berlin.

Crédits: AFP

Elle avait annoncé le mois dernier (en février donc) faire non pas ses adieux au cinéma, mais vouloir ralentir son rythme de travail. La Berlinale aura constitué le pénultième voyage d'Agnès Varda. La cinéaste vient d'accomplir le dernier, le grand, l'irréparable à 90 ans. La Française est décédée le 29 mars à Paris en pleine possession de ses moyens. Sa dernière œuvre, «Varda par Agnès», a été accueillie par les festivaliers avec une chaleur ne devant rien au respect dû à une carrière d'une aussi exceptionnelle longueur.

On s'en souvient peu aujourd'hui. L'artiste avait pourtant commencé comme photographe de plateau. Née Arlette Varda d'un père grec à Bruxelles en 1928, elle avait connu durant son adolescence à Sète la future Madame Jean Vilar. Ce dernier créait le Théâtre national populaire et, dans la foulée, le festival d'Avignon. Il lui fallait un ou une iconographe. Ce fut celle qui se prénommait désormais Agnès. Elle immortalisa ainsi Gérard Philippe, Maria Casarès ou la toute jeune Jeanne Moreau. Ces bonnes images circulent encore beaucoup sans qu'on se souvienne trop du nom de leur auteur.

Le triomphe de "Cléo de 5 à 7"

Agnès retourne à Sète en 1954 afin de tourner son premier film, «La pointe courte». La Nouvelle Vague n'a pas encore été inventée. La réalisatrice ouvrait sans le savoir la voie. Si la partie sentimentale assurée par Philippe Noiret et Silvia Montfort a vieilli, il n'en va pas de même pour le contexte social. Avec Varda, la France tenait l'une de ses grandes observatrices. Cette veine éclatera sur le tard. On pensait en effet, après le triomphe public et critique de «Cléo de 5 à 7» en 1961, que la cinéaste poursuivrait dans la seule fiction. Elle aurait ainsi formé un pendant féminin à son mari Jacques Demy, qui allait inventer une comédie musicale à la française. «Cléo» aura pourtant peu de suite après l'échec total de «Les Créatures», puis de «Le bonheur», que personne ou presque n'a revu depuis leur sortie en 1965 et 1966. L'expérience américaine d'Agnès, «Lion's Love», s'est soldée par un autre désastre, amenant son auteur a une pause forcée dans le genre pendant dix ans.

Tournage de "Cléo de 5 à 7" avec Corinne Marchand. Photo BFI.

Avec «Lions» ou «Loin du Vietnam», dont elle assurait un épisode, Agnès demeurait encore dans sa phase de politique internationale. Elle va par la suite se replier sur la France. Avec sagesse sans doute. Avec efficacité assurément. Dans le documentaire comme dans la fiction, la femme va se mettre à l'écoute des paumés, des marginaux, des petites gens, d'une France un peu archaïque qui se meurt. Avec elle, le spectateur reste aussi loin que possible de ce pays bureaucratique, technocratique et technologique qu'ont voulu promouvoir tous les présidents, de Georges Pompidou à Emmanuel Macron. Son terrain de prédilection, c'est la rue et la campagne. Il en a résulté un film magnifique sur ses voisins parisiens en 1975, «Daguerrétotypes». Un quart de siècle plus tard, la cinéaste regardait dans les champs «Les glaneurs et la glaneuse». Ceux qui grappillent, qui ramassent et qui récupèrent dans une France ayant depuis longtemps oublié ses paysans.

Féminisme et marginalité

Bien sûr, il n 'y a pas eu chez elle que cette vision que les esprits chagrins (et il y en a beaucoup!) qualifient toujours de passéiste! Le féminisme forme en 1977 la trame de «L'une chante, l'autre pas». Le refus du jeu social est à la base de «Sans toit ni loi» en 1985. Mais avec la réalisatrice, pas de grandes théories. Elle montre ses personnages tels qu'elle les voit. Des être humains complexes, et non des marionnettes idéologiques. Avec succès, d'ailleurs. Même s'ils ne sont pas devenus des classiques comme «Cléo», ces longs-métrages ont marqué à l'époque.

Le couple de tailleurs de "Daguerréotypes" en 1975. Ils illustrent un univers aujourd'hui disparu. Photo DR.

Ni le cinéma, ni la photo n'ont cependant occupé toute la vie d'Agnès Varda. Elle s'est voulue plasticienne sur le tard, exposant notamment en 2006 à la Fondation Cartier de Paris. Des installations. C'était intéressant, sans devenir fondamental pour autant. J'ai préféré son travail de relecture sur ses photos cubaines de 1962 à Beaubourg en 2015. Il fallait cependant saluer ce travail continuel d'expérimentation et de remise en question. L'artiste ne s'était jamais figée. Elle n'avait peur ni d'innover, ni de se tromper. Elle aurait pourtant pu se contenter de son rôle de pionnière. Dans le 7e art, il n'y avait pas tant de dames que ça vers 1960! J'irai même jusqu'à dire que la réalisatrice devait se sentir bien seule, même si elle a tôt bénéficié d'une reconnaissance aussi bien nationale qu'étrangère. C'est toujours difficile de devoir se considérer comme une exception!

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."