Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Chut! L'omerta règne autour des restaurations d'art moderne et contemporain

Si les musées peuvent se vanter des remises en état spectaculaires de toiles célèbres anciennes, difficile pour elles de dire qu'elles viennent d'intervenir sur un Basquiat!

Le Picasso endommagé par une visiteuse du Met de New York en 2010.

Crédits: Succession Picasso, ADGAP, Metropolitan Museum, New York 2020.

Qui dit art moderne ou contemporain pense à des œuvres ayant l’air en bon état. Quasi neuves. Il n’en va hélas pas toujours ainsi. Toutes ne bénéficient pas des solides préparations de jadis. Les matériaux utilisés se révèlent souvent instables. Quand ils sont connus. Si un amateur lit dans un catalogue de vente les deux mots «techniques mixtes», il doit s’attendre à tout. L’artiste ne semble avoir jamais pensé à l’avenir. Mais comment conserve-t-on son machin qui a coûté un prix fou?

Il ne faut pas se faire d’illusions. Un restaurateur spécialisé se voit souvent appelé à la rescousse. Il s’agit de sauver «la pièce», pour utiliser un mot du vocabulaire contemporain, le plus longtemps possible. Les interventions doivent en plus rester discrètes, alors même qu’elles sont souvent importantes. «J’ai en ce moment deux œuvres de grand prix dans mon atelier», déclarait un ténor de la branche dont je n’arrive plus à retrouver le nom. «Il y a un Hans Holbein des années 1530, qui a juste besoin d’un petit dépoussiérage. Et un Mark Rothko qui se trouve dans un état quasi désespéré.» La couleur a passé. Son adhésion au support est devenu discutable. La toile se distend. Hors le peintre américain d’origine russe n’est mort qu’en 1970!

Consultations difficiles

Que faire quand le Rothko en question peut valoir dans les cinquante millions de dollars? Tout ce qui est permis, et si possible sans que cela se sache trop. D’abord, si le créateur est vivant, il faut le consulter. Autrement, l’œuvre refaite deviendrait presque un faux. Certains plasticiens se moquent comme d’une guigne de leur production passée, Dieu merci! Mais il y a les autres, qui jouent les divas. Et je ne parle pas des terribles veuves, une fois que le grand homme a passé l’arme à gauche. Vous me trouvez ici un peu sexiste sans doute. Mais les veufs d’artistes ne sont pas encore légion. Toujours est-il que ces gens bénéficient juridiquement de droits moraux, pour autant qu’on puisse trouver morale les exactions financières qui en découlent. Car tout se paie quand le créateur n’est pas mort depuis soixante-dix ans (du moins chez nous).

Il faut ensuite trouver la matières idoines pour les réparations. Et se limiter au minimum. Interdit de repeindre tout un monochrome, à moins d’avoir une permission écrite. Un Barnett Newman (pas tout à fait d’une seule couleur) a fait des vagues à Amsterdam après l’attaque d’un déséquilibré en 1986. Difficile d’utiliser un autre type néon que celui de l’œuvre originelle. Un problème récurrent avec les installations lumineuses de Don Flavin, alors que les tubes fabriqués de son temps n’existent plus. Que faire quand un veau conservé dans du formol de Damien Hirst commence à fuir comme une vieille baignoire? A-t-on ou non le droit de changer le veau au besoin? C’est le casse-tête des problèmes, avec de possibles procès (menés contre des avocats anglo-saxons) à la clef. On plaisante peu dans le milieu de l’art contemporain, où il n’y a pas que le temps pour être de l’argent.

Un statut ambigu 

Et puis quel est le statut d’une œuvre restaurée, quand elle a moins de cinquante ans, voire de vingt? S’agit-il encore d’un précieux original? Ou, en dépit de toutes les précautions prises, peut voir en elle une chose dévalorisée? Avilie. Démonétisée. On sait que naguère, pour les meubles anciens, la part de réfection admise restait très faible pour le XXe siècle pour augmenter avec le temps. On se montrait ainsi laxiste face au Moyen Age. Mais 1980? Mais 1940? Mais 1920? Ce n’est tout de même pas la préhistoire! Difficile ici de parler de recul du temps. Un Mondrian qui aurait le malheur d’avoir été verni n’est plus tout à fait un Mondrian. Les musée russes ont eu la main malheureuse en bouchant toutes les craquelures de leurs toiles suprématistes, genre Malévich, dès qu’ils ont eu un peu d’argent à dépenser. En janvier 2010, une visiteuse du «Met» de New York a déchiré un Picasso rose (sur quinze centimètres) en perdant l’équilibre. La réparation lui fait-il perdre de sa valeur? Si oui, combien? La question mérite de se voir posée.

Le Pollock de Peggy Guggenheim. Photo Succession Jackson Pollock, Peggy Guggenheim Collection, Venise 2020.

On comprend, dans ces conditions que le petit monde des restaurateurs d’art contemporain demeure celui de l’omerta. Motus et bouche cousue. Moins les choses filtrent, mieux cela vaut. Un grand musée peut, comme je l’explique dans l’article situé une case plus haut dans le déroulé de ce blog, créer un évènement autour de la résurrection d’un Rembrandt (le Louvre l’a fait avec «Les pèlerins d’Emmaüs») ou d’un Cimabue (le même musée se penche aujourd’hui autour d’une intervention éventuelle sur sa monumentale «pala» de années 1280). Beaubourg, la Tate Modern, le Reina Sofia ou le MoMA n'oseront en revanche jamais se permettre de clamer sur les toits qu’ils ont remis à neuf un Willem de Kooning ou un Basquiat. Du moins difficilement. Il y a quelques mois, la Peggy Guggenheim Collection de Venise a organisé toute une exposition autour d’un Jackson Pollock rénové. Mais elle soulignait aussi combien cette savante opération était en fait restée minime. Il s’agissait du rafraîchissement d’une toile simplement «dégradée». Vous le savez aussi bien que moi. Ce n’est pas seulement dans la publicité que chaque mot a son importance. Un rafraîchissement, ce n’est pas une rénovation, ni une remise à neuf!

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