Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Christo est mort à New York à 84 ans. La fin imprévue du plus grand des emballeurs

L'artiste avait conçu et réalisé les projets les plus fous. Ses empaquetages et ses barils empilés resteront dans l'histoire du "land art". Reste l'Arc de Triomphe pour 2021.

Un portrait récent de Christo, qui aurait eu 85 ans le 13 juin.

Crédits: Niklas Hallen, AFP

Hasard? Coïncidence? Je viens de vous parler du livre de Nathalie Heinich sur le Pont-Neuf, emballé par Christo en 1985. Peu avant était tombée la nouvelle du report d’un an de la couverture par l’Américano-Bulgare de l’Arc de Triomphe. Ce sera pour septembre 2021, et non pas septembre 2020. Je vous avais aussi dit que la grande rétrospective Christo de Beaubourg restait aujourd’hui comme un produit surgelé. Entièrement prête, elle attend depuis la mi-mars son inauguration.

Les bidons de la rue Visconti en 1962. Photo Christo et Jeanne Claude, Jean-Dominique Lajoux, Centre Pompidou, Paris 2020.

Or voici que le grand emballeur est mort à New-York le 31 mai 2020. Rien à voir avec la pandémie. C’est son équipe qui l’a annoncé sur son compte Twitter. Le faire-part de condoléances actuel. Ainsi se termine à 84 ans une aventure qui aura mené Christo (c’est son vrai prénom) Vladimirov Javacheff de sa Bulgarie natale à New York. Avec une étape française. Issu d’une famille de l’ex-bonne bourgeoisie, l’homme avait fui dès qu’il l’avait pu le régime communiste. C’était en 1957. Il avait d’abord mené une double carrière de portraitiste mondain et d’artiste conceptuel. Il lui fallait bien vivre, faute de pouvoir vivre bien. Ses premiers objets mis sous un plastique maintenu par des ficelles dataient ainsi du début des années 60. Le premier coup d’éclat, remontait lui au 27 juin 1962. Ce jour-là, ou plutôt cette nuit-là, Christo avait bouché l’étroite rue Viconti de Paris avec des bidons entassés les uns sur les autres. Un rideau de fer d’un autre genre que celui connu et subi en Bulgarie. L’homme avait déjà rencontré son alter ego Jeanne-Claude, née comme lui le 13 juin 1935. Ils feront équipe, lui créatif, elle gestionnaire, de 1958 jusqu’au décès de cette dernière en 2009.

Jack Lang et Christo lors de l'emballage du Pont-Neuf en 1985. Photo Wolf Volz, AFP.

Le lutin Christo et la bombe rousse Jeanne Claude allaient d’une grand entreprise à la suivante. Ils visaient sans cesse au plus difficile, voire à l’apparemment impossible. L’un entraînait l’autre. Il leur fallait toujours plus gros. Toujours plus cher. Un nombre toujours plus élevé de tractations avec les pouvoirs publics, les propriétaires ou les habitants. Les duettistes avaient eu besoin de dix ans pour persuader Paris qu’il était possible d’empaqueter le Pont-Neuf. Les Allemands se sont montrés plus méfiants encore. Ils vont mettre vingt-six ans à dire oui à un Reichstag de Berlin disparaissant sous 100 000 mètres de tissu à la couleur ivoire. Un succès phénoménal. Le nombre de personnes venu voir ce monument hautement symbolique mis sous cloche a été évalué à cinq millions de personnes en une quinzaine de jours. Pas davantage. Christo et Jeanne-Claude ont toujours tenu à créer des événements brefs. Ils restaient par conséquent comme des apparitions. Une île éphémère se retrouvait deux semaines en Italie sur le lac d’Iseo. Des portiques textiles métamorphosaient d’un coup de baguette magique Central Park. Un mastaba de barils de pétrole, inspiré par les premiers tombeaux pharaoniques, plongeait comme un mirage dans le bassin d’un parc londonien. Il coexistait en effet deux tendances chez le couple. La légèreté du tissu faisait épisodiquement place à la rigidité et à la lourdeur du métal.

L'opération Reichstag en 1995. Le plus gros succès de l'artiste. Photo Succession Christo et Jeanne Claude, Jan Bauer, AP.

Tout cela restait gratuit, ce qui avait inquiété au début les autorités dites compétentes Cette générosité se voyait suspectée de cacher bien des choses inavouables. Les Christo, qui vivaient modestement dans un loft à New York, auto-finançaient leurs projets. Il y avait les dessins et les gravures, dont la vente aux particuliers comme aux institutions finissait par remplir la tirelire. Suivaient les produits dérivés. Les droits de reproduction. Les livres. Jeanne-Claude savait veiller au grain. Elle tenait la caisse-enregistreuse. Il faut dire que l’impact de chacune des actions du tandem, à mi-chemin entre le «land art», la sculpture et l’installation, se révélait comme je vous l’ai dit énorme. Il n’y avait eu qu’un seul accroc, en 1991. Pour l’opération «Parasol bridge», menée simultanément au Japon et en Californie, il avait fallu tout interrompre après quelques jours. Une visiteuse avait été tuée par la chute d’un parasol. Un monstre de six mètres. La débandade… Mais tout est rentré dans l’ordre après le triomphe du Reichstag en 1995. L’accident était devenu un incident. Puis plus rien du tout.

L'île d'Iseo en 2016. Photo Succession Christo et Jeanne-Claude, Keystone.

Je ne vais pas épiloguer. Immensément populaire, mais pour une fois dans le bon sens (je n’en dirais pas toujours de même pour Banksy), l’œuvre de Christo et Jeanne-Claude, puisqu’ils signaient en commun, aura marqué la fin du XXe siècle. Il y avait les réussite indéniables. Celles qui resteront dans les mémoires. Les demi échecs aussi. Je ne peux pas dire que j’aie été emballé, si j’ose me permettre le jeu de mots, par le «London Mastaba» rouge et bleu de 2018 dans Hyde Park. La dernière grande réalisation de Christo seul à ce jour. L’aventure de l’Arc de Triomphe n’est en effet pas terminée. L’équipe réunie par l’artiste compte bien la mener jusqu’au bout l’année prochaine. C’est dit dans le message funèbre. Celui-ci s’ouvre du coup sur un avenir qui n’est pas un au-delà.

Christo présentant son mastaba à Londres en 2018. Photo Succession Christo et Jeanne-Claude, Simon Dawson, Reuters.

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