Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Un livre raconte "Domenica la diabolique", à qui la France doit 146 tableaux

Veuve de Paul Guillaume, le marchand de Picasso ou de Modigliani, la femme a ensuite épousé un milliardaire. Elle a "du sang sur les mains". Christine Clerc raconte.

Domenica lors de "l'affaire" Il existe finalement peu de photos d'elle.

Crédits: DR. Couverture du livre.

Il y a des absences plus parlantes que des présences. Si Christine Clerc n’avait pas été frappée dans l’Orangerie rouverte par la disparition des petites salles consacrées à la genèse de la Collection Walter-Guillaume, elle n’aurait certainement pas écrit «Domenica, la diabolique». Un «récit» que l’éditeur a pourvu du bandeau pour le moins racoleur: «Une collection de tableaux exceptionnels, des amants milliardaires, du sang sur les mains». Je doute que l’ouvrage fasse plaisir au Musée d’Orsay, dont dépend depuis 2010 l’Orangerie. Quels que soient les torts de la dame (et ils semblent nombreux!), l’arrivée de cet ensemble d’impressionnistes et de toiles modernes tient de la spoliation par l’État français. Je vous raconte.

Domenica dans les années 1920, par André Derain. Photo Succession André Derain, RMN, Paris 2021.

En 1959, la France entière parle de «l’affaire Lacaze». «Ici-Paris», qui n’est pas encore devenu le torchon actuel, a mené l’enquête. «Paris-Match» a sorti un énorme dossier mettant en vedette non plus Jean Lacaze, mais son illustre sœur Juliette, dite Domenica. «La femme aux soixante milliards». Une somme énorme, d’autant plus que la «réforme Pinay» vient de diminuer par cent la valeur du franc. La manne vient à la veuve de ses deux maris. Elle a successivement épousé Paul Guillaume, l’un des plus grands marchands de peinture des années 1920, puis Jean Walter, qui a fait fortune au Maroc avec des mines de plomb. A la mort du premier, que la rumeur veut maintenant aussi suspecte que le trépas de son second époux, elle a adopté un petit garçon. La veuve a tenté au départ de le faire passer pour un fils posthume de Paul. Et voilà maintenant qu’elle a essayé de le faire assassiner par un tueur pour une sordide histoire de succession!

Preuves détruites

Fascinée par la disparition de Domenica de l’Orangerie, qui contient aujourd’hui les 146 tableaux Walter-Guillaume, Christine Clerc essaie de dénouer les fils de cette sombre histoire où l’artistique, le financier et le criminel se mêlent de façon inextricable. Une recherche difficile, même si le musée lui a ouvert ses archives. Durant toute sa vie Juliette-Domenica (ce nouveau prénom lui avait été donné par Paul Guillaume) a menti et détruit des preuves. Sa vie agitée sous l’Occupation s’est ainsi vue réduite en lambeaux. Il n’en reste pas moins que la femme est née pauvre à Saint-Affrique, dans l’Aveyron. C’était en 1898. Une bourgade dont cette ambitieuse a très vite envie eu de sortir. Ce sera avec Jean son frère comme chaperon familial. Le couple qu’elle formera jusqu’au bout avec lui tiendra pourtant davantage de l’association de malfaiteurs.

Paul Guillaume par Amedeo Modigliani. Photo RMN, Paris 2021.

Dans le Paris des «années folles», Juliette va rencontrer Paul Guillaume, un marchand de peinture contemporaine aux dents longues et à la mémoire courte lorsqu’il s’agit de se montrer reconnaissant. Formé par Guillaume Apollinaire, l’homme vend du Soutine, du Picasso, du Modigliani et cette sculpture africaine que sa nouvelle épouse déteste. Comment l’a-t-elle rencontré? Mystère. Domenica, la provinciale dure et sans scrupules (on pense à sa contemporaine Coco Chanel), va comme de juste affabuler à ce propos. Paul en fera une des reines de Paris, avec des fêtes éblouissantes. Elle le trompera beaucoup, mais cela fait partie du jeu. Il semble même que le ménage ait appâté des clients grâce à cette sorte de prostitution mondaine.

Une Occupation trouble

Paul meurt en 1934. Domenica ne l’a pas tué. Mais elle l’a sans doute laissé mourir après une attaque, le conduisant comme par hasard trop tard à l’hôpital. Elle ambitionne à cette époque d’épouser le riche Jean Walter, pourtant déjà marié. Christine Clerc fait de cet industriel protestant (et donc froid, comme il se doit!) l’un des rares personnages sympathiques de son livre. Jean adopte bien plus facilement que sa compagne le petit Polo. Mais il est très occupé. Le Maroc semble alors à l’autre bout du monde. Le couple, car il finira par l’épouser devenu veuf, reste ainsi séparé sous l’Occupation. Des temps difficiles, où Domenica jouera au maximum de ses relations. En 1959, lors de l’affaire, on parlera en coulisses de «la femme aux cent amants». La chair permet à l’ambitieuse de maîtriser la situation. Il faut dire que sa probable frigidité y aide beaucoup.

"La carriole du Père Junier" par le Douanier Rousseau. L'un des 146 tableaux acquis à très bas prix par la France. Photo RMN, Paris 2021.

Domenica passe sans mal la Libération, qui s’accompagne d’une «épuration». C’est désormais la grande collectionneuse. Celle qui modifie l’ensemble légué (testament douteux) par un Paul Guillaume trépassé depuis longtemps. Elle en adoucit les concours, rejetant les Picasso cubistes. Il lui faut plutôt des Renoir ou des Marie Laurencin. En 1952, la femme frappe un grand coup. Elle paie en vente publique contre l’armateur Niarchos une somme faramineuse pour une nature morte de Cézanne. C’est un coup de publicité et un investissement. La valeur de ses précédents Cézanne se voit d’un coup doublée, triplée voire décuplée. Avec Domenica, on en revient toujours à l’argent, alors qu’elle se montre d’une avarice sordide au quotidien. Le fric, c’est son sexe à elle.

Ecrasé par un voiture

Jean Walter meurt en 1957, écrasé par une voiture pilotée par Lacaze. Navrante distraction! Le milliardaire a lui aussi attendu son ambulance. Des témoins auraient vu sa veuve en puissance détruire avec son nouvel amant-guérisseur et son frère des montagnes de papiers. Elle en gardera néanmoins un. C’est le nouveau testament qui lui accorde tout, spoliant les enfants du défunt. Un faux, probablement. Mais comment le prouver, quand la dame est liée avec tout le monde politique français de la IVe République? Il faut se taire. Personne ne pensait alors que Domenica aurait la sottise de payer un tueur pour éliminer son fils adoptif. En Justice, la dame finira bien sûr par triompher de toute accusation. Mais elle devra payer cher, très cher, la facture. La sortie de prison de son frère et de l’amant-guérisseur va lui coûter sa collection. Elle lui sera certes laissée en viager, mais Domenica devra la vendre à l’État pour deux pour-cent de sa valeur à peine… Vous avez dit spoliation, même si le marché reste improuvable?

Le Cézanne acquis à un prix record en 1952. Photo RMN, Paris 2021.

«Domenica la diabolique» va mourir en 1977 accablée par les rhumatismes. Mauvaise chute. Encore un «accident» selon certains. Son dernier compagnon, un ancien communiste, héritera de beaucoup. Un peu trop. Ici la morale n’est jamais sauve, comme le montre Christine Clerc. Son «récit» se révèle adroit, même s’il correspond peu aux normes de l’historiographie actuelle. L’ouvrage est écrit comme un roman, à l’ancienne, avec des dialogues supposés s’échanger dans les années 1920 ou 1940. La vérité, pour un auteur ayant beaucoup publié sur la politique française, se situe au niveau des idées générales, même si elle a rencontré des témoins dont un Polo Guillaume devenu un vieux monsieur. Le résultat séduit au détriment de la crédibilité. Jusqu’où le «récit» (que j'ai schématisé) se voit-il arrangé? Vu les accommodements de Domenica avec la vérité, un soupçon de mensonge ne ferait cependant de mal à personne…

Pratique

«Domenica la diabolique» de Christine Clerc, aux Editions L’Observatoire, 253 pages.

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