Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Christies va vendre à Paris la "Bibliothèque poétique" réunie par Jean-Paul Barbier-Mueller

Le 23 novembre aura lieu la première vacation d'une série prévue pour durer des années. Il s'agit de dispercer des poètes français de la seconde moitié du XVIe siècle.

Jean-Paul Barbier-Mueller à côté d'un de ses masques africains emblématiques.

Crédits: Fabrice Coffrini, AFP

C’est la fin prévisible d’une histoire. Le 23 novembre à 14 heures 30, Christie’s dispersera à Paris la première partie de la «Bibliothèque poétique» de Jean-Paul Barbier-Mueller. D’autres vacations suivront, en collaboration avec l’étude Binoche & Giquello. Il y en aura pour des années. Réuni sur un demi siècle, l’ensemble comporte environ mille ouvrages, regroupés dans 800 volumes. La maison de ventes, qui ne donne pourtant guère dans le culturel, a du coup tenu à saluer le corps avant d’en disperser les cendres. «C’est sans doute la plus complète et la plus érudite collection sur les poètes français de la seconde moitié du XVIe siècle.» Un temps où notre langue se formait de manière bourgeonnante, avant que survienne la drastique épuration des premières décennies du XVIIe. Parmi les ouvrages proposés, il y aura bien sûr un exemplaire de «La deffence et illustration de la langue françoyse» de Joachim du Bellay. Le manifeste de la Pléiade (1). Il a appartenu à Marcus Fugger, de la dynastie des grands banquiers d’Augsbourg.

Jean-Paul Barbier-Mueller était un homme aux intérêts multiples. L’histoire retiendra bien sûr l’amateur d’art africain et océanien. Mais il y avait aussi en lui un bibliophile passionné de versifications. Un historien capable de raconter dans un livre (et de manière compréhensible pour le grand public) les huit Guerres de religion ayant déchiré la France à la fin du XVIe siècle. Un italianisant avide des textes de Pétrarque et de ses successeurs. L’homme n’avait pourtant rien d’un rat de bibliothèque. La chair côtoyait chez lui l’esprit en bonne harmonie. Le Genevois aura ainsi constitué trois bibliothèques en parallèle. A côté de celle dont il est aujourd’hui question, il y avait les pamphlets suscités par la propagation du protestantisme. La plupart ont fini en don au Musée international de la Réforme. Il existe aussi, au sein de la Faculté de Lettres de notre «alma mater», un énorme «corpus» (je donne trois mots latins dans la même phrase!) de poètes italiens de la Renaissance. Un cadeau de longue date, complété pièce par pièce jusqu’à la mort de Jean-Paul Barbier-Mueller en 2016.

Un faible pour les "minores"

Le gros morceau, la pièce de résistance n’en reste pas moins aujourd’hui cette «bibliothèque poétique» comprenant nombre d’auteurs (et d’autrices) pratiquement inconnu(e)s. C’était là le fort du collectionneur lettré, qui développait un faible pour ses auteurs secondaires. Ils avait sauvés ces «minores» de l’oubli. Au propre comme au figuré. Comme l’homme l’expliquait volontiers, ces ouvrages avaient été tirés à très peu d’exemplaires, souvent en province et sur un méchant papier. Ils avaient tout pour disparaître. Beaucoup de titres manquent d’ailleurs à l’appel. Plus aucun exemplaire connu! C’est ce qui avait incité Jean-Paul Barbier-Muller, aidé de Nicolas Ducimetière et la participation de Marine Molins, à entreprendre un monumental «Dictionnaire des poètes français de la seconde moité du XVIe siècle», en étendant le champ jusqu’en 1615. Le manuscrit final comprenait 4800 pages. Largement posthume, sa publication me semble s’être arrêtée à la lettre L, comme Louise Labé. Sa lecture se révèle pourtant bien moins aride qu’on pourrait le penser.

Cinq livres reliés pour Philippe de Moureau. Photo Christie's, Paris 2020.

Cette entreprise presque démesurée a cohabité avec la série «Ma bibliothèque poétique», dont un premier volume est sorti en 1973, le dernier (et énorme) tome ayant paru lui aussi après le décès de l’auteur. Sa petite-fille Diane y avait mis la dernière main. Une bibliophile, elle aussi! D’aucuns s’imaginaient du reste qu’elle reprendrait le tout. Mais, comme le dit bien Jean Balsamo dans la préface de la vente Christie’s du 23 novembre, riche d’environ 130 lots, «la bibliothèque poétique était étroitement liée à la personnalité du seul Jean-Paul Barbier-Mueller comme un domaine réservé et peut-être un «refugium animi». Elle trouvait sa place dans un cabinet de travail isolé du reste de ses collections.» Bref. Il s’agissait d’une sorte de costume taillé sur mesures, que nul autre pouvait enfiler sans retouches. Un objet auquel l’intéressé n’avait par ailleurs pas fixé de destin muséal. Il faut dire que la Genève officielle s’est comporté avec lui d’une manière goujate. Comment imaginer dès lors un don à une institution comme la Bibliothèque de Genève (2)?

Publications de référence

Les émiettements de collections historiques par leurs héritiers se voient toujours sévèrement jugées. Mais il faut aussi de la matière pour que de nouveaux ensembles puissent se former. C’était la position des frères Goncourt, dont l’ensemble se vit entièrement dispersé en 1896. Il est aussi permis de se dire qu’il se trouve déjà trop de choses en institutions, ce qui les rend quelque peu obèses. La «bibliothèque» dont il est ici question a de plus été publiée dans de gros pavés faisant référence. Elle peut donc disparaître après celle de Pierre Bergé et sans doute avant celle du Genevois Jean Bonna, qui achète encore un peu. C’est le sort des choses «La vie étrange des objets» aurait dit Maître Maurice Rheims, qui fit de cette phrase le titre de son premier livre (3). Jean-Paul Barbier-Mueller avait du reste liquidé de son vivant des pans entiers de la collection, comme l'art précolombien après la fermeture du musée privé qui lui était consacré à Barcelone.

La reliure du Du Bellay. Photo Christie's, Paris 2020.

Je dirai pour terminer que le catalogue de la première vacation, celle du 23 novembre, n’est pas dû à n’importe qui. Deux hommes se sont chargé des «entrées». Il s’agit premièrement du Genevois d’adoption Jacques Quentin, qui a précédemment travaillé sur la collection Pierre Bergé. L’autre expert est le Parisien Benoît Forgeot. Autant dire qu’il faut s’attendre à un travail impeccable. Beaucoup de fées, en général masculines, se sont donc penchés sur cet ensemble dont un privé ne pourra sans doute pas reformer l’équivalent (à moins de tout acheter ici). Cela dit, les prix d’estimation restent doux par rapport à de la peinture contemporaine. Si le Du Bellay sur «La Déffence et illustration» se voit prisé entre 100 000 et 150 000 euros, les rarissimes fascicules de poétesses comme Marie Romieu, Madeleine Neveu ou sa fille Catherine Fradonnet cotent entre 3000 et 4000 euros. Mais attention! Il faut s’attendre à des préemptions étatiques pour la Bibliothèque Nationale.

(1) La Pléiade des poètes, naturellement. Pas celle des éditions Gallimard.
(2) Il existe il est vrai à Cologny la Fondation Martin-Bodmer.
(3) On murmure aussi que les collections pléthoriques laissées à Genève par Pierre Darier sont aussi en instance de dispersion.

Pratique

«La Bibliothèque poétique de Jean-Paul Barbier-Mueller», 1ère partie, vente le 23 novembre, visites du 20 au 23 novembre au 9, rue de Matignon, Paris. Site www.christies.com

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