Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Christian Destremau publie une biographie fort peu complaisante de Ian Fleming

Le père de James Bond est vu comme un homme misogyne, raciste et homophobe. Sadique en plus avec son épouse, qui se vengeait en le détruisant moralement.

Sean Connery et Ian Fleming. Photo publicitaire pour "James Bond contre le Dr No". Fleming n'avait pas approuvé le choix de Connery comme interprète.

Crédits: DR.

«Mon nom et Bond, James Bond». J’ignore si la réplique figure effectivement dans les romans de Ian Fleming, mais elle aura fait mouche sur l’écran. Les spectateurs ne l’entendront pourtant pas cette année. Le dernier film de la saga, avec le monolithique Daniel Craig, n’est toujours pas sorti. Cette superproduction devait paraître en octobre 2019, puis début 2020, puis… Pour le moment la date de sortie reste le 31 mars 2021 dans les pays de langue française. Mais qui sait? De toute manière cette interminable chose (2 heures 43!) s’intitule «Mourir peut attendre». Alors attendons cette superproduction à 250 millions de dollars. Mais quand on pense que le premier titre de la série, «James Bond contre le Dr No», avait coûté moins d’un million en 1962, on se dit tout de même dans l’expectative que la grenouille veut se faire plus grosse que le bœuf…

Ian Fleming en uniforme pendant la guerre. Photo tirée du livre.

Un pareil bastringue se devait de comporter des produits plus ou moins dérivés. Je ne parle bien sûr pas de la mort inattendue de Sean Connery, premier titulaire du rôle, à 90 ans le 31 octobre. Je songe notamment ici à la nouvelle biographie de Ian Fleming, parue chez Perrin. L’œuvre d’un francophone, pour une fois. Christian Destremau succède à Mark Simmons, Robert Hasking, Andrew Lycott ou John Pearson. J’en oublie certainement. Il faut dire qu’il y a beaucoup à raconter. Destremau bénéficie comme inédit de la correspondance d’Ann Charteris, qui devint modestement Mrs Fleming après avoir mal négocié son divorce d’avec le richissime vicomte Rothermere (elle n’avait reçu en partage qu’un seul deux-centième de sa fortune!). Ces 160 lettres, que des gens prudes eussent détruites, ont été vendues chez Sotheby’s en novembre 2019. J’ignore la somme tirée par la multinationale de ces missives adressées au «Cochon chéri», mais les acquéreurs en ont eu pour leur argent.

Le cadet d'un cadet

Bien renseigné, la plume facile, Christian Destremau s’applique dès les premières pages à faire de Fleming un homme de son temps, qui n’est plus le nôtre. L’homme est né en 1908 dans une richissime famille écossaise. Il existait même une Banque Fleming. Mort sur le front en 1917, son père restait un cadet dans une société basée sur le droit d’aînesse. La mère, qui devait mourir très âgée, aura ses biens en usufruit. Avide de luxe, Ian restera d’autant plus dépendant d’elle que c’est Peter, né avant lui, qui héritera du grand-père. Du moins un peu. Peter, avec qui Ian gardera de bons rapports (leurs deux frères qui font de la figuration dans le livre), a d’ailleurs tout pour lui. Il est beau, alors que Ian pris un mauvais coup lors d’un match dans leur «college» chic. Il écrit bien. C’est un explorateur connu, qui voyagea un temps avec Ella Maillart. Il a en plus une épouse célèbre en la personne de Celia Johnson, l’actrice de «Brève rencontre» en 1945.

Tout est dit, y compris un mensonge. Il y avait déjà eu un James Bond à l'écran auparavant. Photo DR.

Face à ce modèle, Ian n’a plus qu’à devenir le mouton sinon noir, du moins gris. Il fait la fête. Il boit (déjà) trop. Un défaut très britannique touchant en particulier les écrivains et les comédiens. Il joue les séducteurs. Avec succès du reste. Professionnellement, il a passé de la banque au journalisme. Rien de notable jusqu’à la guerre, son grand moment. Fleming n’est pas espion comme Bond, mais dans le renseignement. Activités ultra-secrètes, avec tout de même des missions aux USA. Ce produit des bonnes écoles (Durnford, puis Eton) travaille dans le décryptage des messages nazis pour protéger tant les agents britanniques que les populations civiles. Une tâche exaltante qui se termine en 1945 par une sorte de dé-pression. Il lui faut revenir à la réalité. Si l’Angleterre a gagné militairement la guerre (avec l’aide des Américains!), elle l’a perdue sur le plan économique et social. On imagine aujourd’hui mal ce que ses années 45-55, marquées par les restrictions, le smog, la perte des colonies et les augmentations d’impôt ont pu sembler ternes.

Un espion qui peine à se vendre

C’est en 1953, année du couronnement d’Elizabeth II, que James Bond voit le jour. Sans grand éclat. Les ventes mettent du temps à décoller. Exotiques et rutilantes, immorales et érotiques, les aventures de 007 avaient pourtant tout pour fournir un contrepoids à la chape de plomb ambiante. Fleming lui-même, redevenu journaliste, passe dès cette époque le plus de temps possible dans sa petite maison de la Jamaïque. Une résidence achetée non sans peine. Il y aura une première adaptation au cinéma. Sans éclat. Il faudra que John Kennedy, candidat à la présidence américaine, avoue avoir fait de Fleming un de ses auteurs de chevet pour que le succès démarre aux Etats-Unis. Avec le «Dr No» et Sean Connery l’engouement deviendra mondial. Le film rapportera quarante fois son modeste budget de production en 1962.

Ian Fleming avec la première édition de "For Your Eyes Only". Couverture du livre.

La vie de Fleming va bien sûr changer avec ces flots d’argent. C’est malheureusement un peu tard. En début de cinquantaine, l’homme ressemble à un vieillard. Alcoolique. Le corps affaissé. Toussant ferme, même s’il s’efforce ne plus fumer que cinquante cigarettes par jour. Ravagé par la peur de l'ennui, il reçoit certes le monde entier à la Jamaïque. Mais le cœur, par ailleurs bien mal en point, n’y est plus. Aigri, misogyne (les femmes restent pour lui des sortes d’animaux), homophobe, raciste, le père de James Bond vit de plus un enfer conjugal. Il bat Ann, profondément masochiste. Mais elle le détruit en lui répétant sans cesse devant leurs hôtes qu’il restera toujours un écrivain nul. Nous sommes proches d’Edward Albee et de son «Qui a peur de Virginia Woolf?». Avec une issue prévisible. Ann sait pertinemment qu'elle sera la veuve. Ce qui finit par lui arriver en 1964.

Le goût des années 1960

Destremau s’occupe beaucoup des liens de Fleming avec la politique. Avec les services secrets. Sans doute le Britannique en savait-il vraiment beaucoup. Il se préoccupe en revanche peu de l’auteur des «James Bond». Une série bien moins abondante que celle des Maigret de Simenon (75 romans et 23 nouvelles) ou des San-Antonio de Frédéric Dard (175 titres). Deux auteurs par ailleurs bien différents. Simenon a imaginé un monde. Dard a créé une langue. Là, nous avons des romans de gare plus ou moins bien ficelés, avec ce qu’il faut de sexe et de tortures pour servir de piments. Plus ce goût de la vulgarité et de la jouissance qui forment la marque des années 1960. C’est très daté, James Bond! Si daté qu’on en fait aujourd’hui des rafistolages à 250 millions de dollars en le mettant au goût de 2020. Il existe beaucoup de sous-produits dans le monde. Les James Bond constituent selon moi les sur-produits d’une littérature assez pauvre. L’ami Shakespeare aurait dit «Much Ado About Nothing». Autrement dit «beaucoup de bruit pour rien».

Pratique

«Ian Fleming, Les vies secrètes du créateur de James Bond», de Christian Destremau, aux Editions Perrin, 346 pages.

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