Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Choix de société. Etienne Kern traite dans son dernier livre "Le tu et le vous"

Le "vous" est en perte de vitesse depuis plusieurs décennies, comme ses équivalents italiens et suédois. Mais il résiste aux attaques de la publicité comme de la télévision.

Fernandel chantait "Ne me dis plus tu" en 1938 dans "Barnabé" d'Alexandre Esway.

Crédits: DR.

Tiens! Encore un courriel reçu dans ma boîte se terminant par: «Prenez soin de vous». Il reste donc des gens pour conserver des usages, à moins qu’ils vous croient assez vieux pour finir illico presto au cimetière. Les vieux ont comme chacun sait droit à la deuxième personne du pluriel. Je préfère opter pour la première solution. Il me semble de plus normal que des gens connus ni d’Eve, ni d’Adam prennent des gants pour vous parler. Je ne veux pas être méchant. Mais un «tu» intempestif ressemble tout de même à une main mise aux fesses. Il y a là appropriation de la personne sans son consentement. Les «tous copains», si en vogue de nos jours, tiennent de l’embrigadement forcé. #metoo! Je balance!

Il y a maintenant des décennies que le sujet du «tu» et du «vous» revient sur le tapis, notamment journalistique. Généralement publiées en France dans «Le Figaro», des enquêtes constatent que le vouvoiement (la forme «voussoiement», pourtant préconisée par le Littré, ne se voit jamais utilisée) est en perte de vitesse. Ne finira-t-il pas par disparaître dans une société obsédée par l’égalité? Ses équivalents en italien (où il existe trois formes tu, voi et Lei) ou en suédois ont bien quitté, ou presque, les conversations! Les Canadiens, et semble-t-il les Suisses romands, auraient déjà le «tu» plus facile que les Français. Selon un sondage datant il est vrai de 2005, il subsisteraient ainsi chez nos voisins 20 000 familles assez traditionnelles pour que les enfants vouvoient leurs parents. Une vraie réserve d’Indiens! Qu’est-ce que les intéressés attendent pour demander une inscription à la Liste du patrimoine immatériel de l’Unesco?

Aucunes règles fixes

C’est aujourd’hui un professeur du secondaire, Etienne Kern, qui relance le débat avec «Le tu et le vous», récemment paru chez Flammarion. L’ouvrage se voit sous-titré «l’art français de compliquer les choses». Il n’existe en effet pas de règles fixes. Nous ne sommes plus sous l’Ancien Régime. Tout devient affaire de sensibilité, avec le risque de tomber à côté. L’auteur raconte ainsi certains dîners de famille où parents, beaux-parents, enfants, gendres et brus répondent chacun à leur code propre. Un tutoiement peut aussi bien inclure qu’exclure. Les gens du même milieu, ayant passé par les mêmes écoles, tendront à se montrer fraternels. Se faire voussoyer (allez, je passe à l’autre version du mot!) parallèlement à ces tutoiements fait comprendre que l’on ne fait pas, et que l’on ne fera jamais, partie du club. Ainsi en va-t-il pour les chapelles, pour ne pas dire les castes politiques. Kern en donne de savoureux exemples. Quand Manuel Valls dit à Najat Vallaud-Belcacem, qui avait eu l’audace de le tutoyer en plein Elysée, «Ecoutez, on n’est pas au PS ici», il s’offre le luxe de gifler verbalement la ministre en présence de la presse... qui va en faire ses choux gras. La dame se voit, si j’ose dire, remise à sa place. Remouchée (1).

Etienne Kern. Photo Babelio.

Les distinctions entre le «tu» et le «vous» ne prennent pas toutes des allures de règlements de compte. Il existe aussi le privé et le public. En politique toujours, à la TV, pour la publicité, à lécole ou dans l’entreprise, il y a ainsi des modulations exigeant de passer de l’un à l’autre selon les circonstances. Tout le monde ne travaille pas chez Google, où les gens se voient priés de se tutoyer avant de s’entre-tuer les uns les autres. Le glissement survient même dans certains couples. Chirac n’avait le «tu» facile qu’à l’extérieur et avec ses conquêtes d’une nuit. Pas en famille sauf… «Quand Jacques veut me mettre de mauvaise humeur, il me tutoie» a fini par confesser Bernadette à la radio en 2016. Nous sommes ici sur le terrain du jeu. Il peut rejoindre celui de l’érotisme. Bernard Henry-Lévy et Arielle Dombasle se vouvoient. Idem pour Julien Clerc et Madame. Et je ne parle pas des rapports sado-masochistes sur lesquels le vénérable professeur Kern doit bien s’étendre un peu. Pour certains, l’adoption momentanée du «vous» caractérise aussi les moments intimes, le «tu» restant réservé au peu romantique quotidien. Une double vie...

Et Dieu dans tout ça?

Etienne Kern accorde dans son ouvrage une large place à Dieu. Convient-il ou non de le tutoyer? La question se pose depuis que le «vous» a fait son apparition vers le Ve siècle, les Romains n’en ayant jamais connu l’équivalent. Les protestants ont pensé au «tu», alors que les catholiques ont préféré le «vous» sous l’effet du beau langage au XVIIe et XVIIIe. D’où une belle bataille au moment du concile Vatican II, vers 1960. Les Eglises parlaient alors de rapprochement œcuménique. Le «Notre Père» s’est du coup mis à la seconde personne du singulier. La chose a bien sûr fait pousser des cris d’orfraies. L’important demeurait cependant de ne pas dire «tu», mais «Tu». Et puis les dévots ont eu comme consolation l’idée que le Vierge ne subirait pas de changements, vu le peu d’intérêt des calvinistes et de luthériens pour elle (ou Elle). «Je vous salue Marie»!

Voilà. Le livre se lit agréablement. Il possède de plus une maquette très inventive avec des caractères et des pages rouge géranium et rose saumon. Reste que le lecteur crochera au sujet ou non. Il y a des gens pour lesquels le pronom ne crée pas de problèmes. Dont moi. J’ai toujours eu la plus grande peine à tutoyer des gens depuis l’école. J’ai donc passé au «vous» universel. Quitte à résister aux invites à créer des intimités fallacieuses. La chose est bien sûr restée difficile au sein d’un quotidien. Les journalistes, qui forment une grande famille (du genre mafia), aiment les fausses amitiés même s'ils ne sont pas aussi horribles dans le genre que les comédiens. Il m’a fallu résister. Que voulez-vous? La chose en valait la peine. Pour tutoyer les gens il faut un minimum d’empathie, la sympathie étant beaucoup demander sur le plan collectif. Or elle n’était pas au rendez-vous. Voilà qui pose pour terminer un problème philosophique. Un collègue est-il vraiment un être humain?

(1) On ne tutoyait pas les "grands camarades" à la belle époque du Parti Communiste français. En URSS, Lénine vouvoyait. On voussoyait à Cuba Fidel Castro. Comme quoi!

Pratique

«Le tu et le vous» d’Etienne Kern, aux Editions Flammarion, 208 pages.

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