Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Cette fois, ça y est! L'exposition Léonard de Vinci a enfin débuté au Musée du Louvre

La manifestation bénéficie d'un tam-tam médiatique insensé. Elle est donc condamnée à décevoir un peu. Ce sont les inévitables absences qui frappent le plus.

Le plus beau des drapés, qui appartient au Louvre. Il est donné en plein à Vinci.

Crédits: RMN

Mardi 23 octobre. Cette fois-ci, ça y est! Je ressens un soulagement. Dans quelques minutes, je serai sous la Pyramide du Louvre. Je tiens mon carton d'invitation à la main. Un triptyque sur un papier cartonné, bien lourd et bien épais. Dame! Le musée ne pouvait pas faire moins pour l'opération de prestige, qu'il prétend concocter depuis dix ans. J'ignore si le Palazzo Reale de Milan en avait mis autant pour sa belle rétrospective dédiée au maître au printemps 2015, mais c'est comme ça. D'ailleurs, la presse française, chauffée à blanc, parle depuis des semaines de cette exposition hors normes, pour laquelle la réservation se révèle obligatoire. C'est le délire, que dis-je l'hystérie Léonard de Vinci. Des articles, des suppléments et même des «révélations». Il ne manque plus que Dan Brown. Le Louvre doit marquer le point d'orgue des célébrations célébrant le long de l'année les 500 ans de la mort du peintre et savant, survenue en 1519 à Amboise. Alors, autant que se soient des grandes orgues! Reste que trop, c'est trop, ce matraquage finissant par devenir indécent. Et qu'il va falloir tenir les imprudentes promesses.

Surprise, l'entrée dans le sous-sol abritant l'événement se passe ce mardi sans encombres. Bien sûr, je ne suis pas seul, mais la foule reste raisonnable au début d'un vernissage prévu pour durer six heures de temps. La première salle, que je peux embrasser d'un coup d’œil, se révèle superbe. Il y a aux murs les fameuses draperies, exécutées dans les années 1470 sur toile de lin. Des études de drapés réalisées dans l'atelier d'Andrea Verrocchio, dont l'un des chefs-d’œuvre de bronze, «L'incrédulité de Saint Thomas», est venu en «guest star» de Florence. De qui sont exactement ces célèbres tracés au pinceau? Les attributions n'ont cessé de varier avec le temps, la première exposition de la Pyramide leur ayant déjà été consacrée en 2000. La question se posait du reste ce printemps avec l'éblouissante «Verrocchio, le Maître de Léonard» au Palazzo Strozzi de Florence. Une présentation dans un cadre autrement plus séduisant que cette sorte de garage souterrain... Mais j'y reviendrai.

Des couleuvres à avaler

La suite se compose essentiellement de dessins, venus d'un peu partout, et de réflectographies infrarouges. Ces dernière confèrent à la manifestation un caractère scientifique. Elles comblent aussi les lacunes. Nombreuses. Car les deux commissaires, Vincent Delieuvin et Louis Frank ont connu bien des déboires. Ils ont avalé bien des couleuvres. Je vous ai raconté à l'époque les difficultés avec l'Italie, de nature politique. Elles ont fini par s'aplanir. N'empêche que les Offices ont gardé leurs trois Léonard (ou demi Léonard) dans la salle récemment réaménagée pour eux. Les Polonais ont fini par refuser «La dame à l'hermine» figurant encore sur la couverture de certains suppléments consacrés à l'événement. Et, si le Vatican a fini par déléguer son «Saint Jérôme», la National Gallery de Washington a retiré à la dernière minute sa «Ginevra da Benci». Il me semble du reste qu'un portrait d'Antonello da Messina du Louvre, sans grand rapport avec le sujet, ait pris sa place à droite de «La Belle Ferronnière»...

Le "Salvator Mundi". Mais une dérivation d'époque. Photo RTS.

Pour ce qui est de la seconde «Vierge aux rochers», celle de la National Gallery de Londres, je craignais à juste titre des difficultés. L'autographie de l’œuvre n'est guère reconnue hors du Royaume-Uni. Les experts continentaux pensent à un travail d'atelier supervisé de près par Léonard. Absente! Quant à «La Joconde», elle n'est bien sûr pas là. «Trop fragile» selon les communiqués officiels. Elle ne peut pas descendre d'un étage. Mais comment se fait-il qu'elle ait pu grimper des marches pour se réfugier au deuxième, le temps de repeindre en bleu nuit la Salle des Etats où elle vient de retrouver sa place et ses admirateurs? Je finis par me demander si le tableau le plus célèbre du monde pouvait décemment se voir soustrait plusieurs mois aux 20 000 visiteurs ne venant quotidiennement au Louvre que pour elle... Il suffit de voir où se dirigent les foules.

Cent septante neuf numéros

Dès lors, le visiteur de l'exposition sous la Pyramide sait que les 179 numéros du catalogue de composeront avant tout de pièces graphiques. Il en est bien sûr d'admirables, même si le récent choix de la Queen's Gallery de Londres (dont le vous ai récemment fait le compte-rendu) apparaissait plus cohérent. Il faut dire qu la reine possède 550 feuilles de Léonard. Il a fallu ici utiliser celles du Louvre, dont le carton pour un portrait d'Isabelle d'Este rarement montré. Emprunter deux merveilles à Budapest. Des études pour «La Bataille d'Anghiari» restée inachevée comme bien des œuvres de Vinci, puis disparue (1). Accéder au fonds de Turin. Obtenir au forceps la tête de femme de Parme dite «L'échevelée». Avoir pour au moins huit semaines «L'homme de Vitruve» de Venise que certains journalistes ont qualifié de tableau, alors qu'il s'agit bien sûr d'un dessin à la plume (2). Accéder enfin à la seconde garniture d'Elizabeth II.

Etude pour la Vierge, en vue de la "Sainte Anne". Photo Musée du Louvre, Paris 2019.

Bien sûr, avec tout cela, il y a déjà largement de quoi satisfaire les appétits les plus difficiles L'exposition comporte en plus une partie scientifique, avec les petits carnets de l'Institut de France, qu'il eut été bon selon moi de pouvoir faire tourner virtuellement. Milan a envoyé quelques unes des mille pages de son «Codex Atlanticus». Genève a même confié son traité de géométrie de Luca Pacioli, dont les illustrations demeurent d'une paternité discutée. Ces recherches intellectuelles figurent sur des tables, histoire sans doute que les visiteurs se bousculent autour. Il y a aussi aux cimaises des copies d'époque. Bien utiles! La «Cène» de Marco d'Oggiono, réalisée sous le regard de Vinci, apporte ses couleurs encore fraîches, comme le «Salvador Mundi» provenant d'une collection particulière. Il s'agit là d'une dérivation contemporaine (entre 1505 et 1515) du tableau fantomatique vendu 450 millions de dollars en 2017. Un tableau qui n'a pas pris le chemin du Louvre.

Quelques raretés

Le tout déçoit cependant un peu. Vous l'avez compris. Le résultat ne se montre pas à la mesure des attentes. Ce n'est qu'une très bonne exposition, assez pauvrement en scène. Moins importante selon moi que le Verrocchio florentin. Il faut bien sûr y aller, en n'oubliant pas de réserver son entrée. Regarder les plus belles feuilles. Se dire que le reste de l'année on voit sans encombre (et presque sans public) le «Portrait d'un musicien» de l'Ambrosiana de Milan. Se focaliser sur les dessins phares et ceux qui restent normalement invisibles. A ce propos, je me demande par quel miracle le Louvre peut présenter ceux du Musée Bonnat à Bayonne, fermé en vue d'hypothétiques travaux depuis des années. Je croyais que le donateur Léon Bonnat les avait interdit de prêt à l'extérieur...

(1) Les hasards du calendrier ont prévu un Greco au Grand Palais en même temps que le Vinci. On peut y voir son exemplaire des «Vies» de Vasari, ouvert à la page Léonard. Le Crétois a annoté rageusement. «C'était un typique Florentin. Beaucoup de paroles et peu de réalisations concrètes.»
(2) Un autre journaliste a bien regretté que l'exposition ne soit pas en 3D...

Pratique

«Léonard de Vinci, 1452-1519», Louvre, rue de Rivoli, Paris, jusqu'au 24 février 2020. Tél. 00331 40 20 50, 50, www.louvre.fr Réservations obligatoires au www.ticketlouvre.fr Le site du musée lui-même explique que le système ne fonctionne pas très bien, mais que cela reste bien sûr provisoire. Ouvert du 9h à 18h, jusqu'à 21h45 les mercredis et vendredis.

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