Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Cette chronique beaux-arts a commencé en mai 2013. Mes "Sept ans de réflexion"

Mon Dieu que c'est loin! Vous lisez mon 3982e texte pour "Bilan". J'ai oublié le contenu de nombre d'entre eux. Pour ce qui est de l'avenir, je navigue aujourd'hui à vue.

Tom Ewell, Marilyn Monroe et la légendaire scène de la grille de métro dans "Sept ans de réflexion" de Billy Wilder.

Crédits: 20th Century Fox

Merci Marilyn! Merci Billy Wilder, qui a fait de la pièce de Georges Axelrod un film célèbre en 1955. Et tant pris s’il ne s’agit pas là d’une de ses réussites majeures. Revu de nos jours, «Sept ans de réflexion» est devenu une comédie terriblement bavarde, où le CimémaScope ne sert pas à grand chose. Mais elle possède le mérite d’avoir imposé l’idée d’un bilan septennal. Sept donne aujourd’hui d’idée du cycle qui se boucle. Pensez aux si longs septennat présidentiels français de naguère, aujourd’hui réduits à des quinquennats paraissant déjà interminables!

Pourquoi est-ce que je vous dis tout cela? Très simple. Fin mai 2013, j’ai posté sur ce site la première de ces chroniques, en ne sachant pas très bien où j’allais. Leur rythme est resté soutenu. Celle que vous commencez à lire porte le numéro 3982, si j’en crois mon ordinateur. Pour ce qui est du nombre de lecteurs, je n’en sais rien. J’ai toujours refusé de recevoir les chiffres quotidiens. D’abord, cela risquerait de se révéler déprimant les jour creux. Ensuite viendrait l’irrépressible tentation d’aller dans le sens du public. Or je ne suis ni TF1, ni Twitter. Je ne fais pas d’avantage d’audience que de «like». Et ce d’autant plus je demeure par nature plutôt du genre «dislike». Or la recherche du plus grand nombre de «followers» possible passe par une certaine concensualité. Il faut plaire à tout le monde. Ou en tout cas ne pas trop déplaire.

Le droit d'être élitaire

Or je m’en rends bien compte. Basé sur ce qui m’intéresse, ce «blog» reste élitaire. Un adjectif en passe de se voir interdit. Il rime avec inaccessibilité, et donc avec exclusion. LE crime social à l’heur actuelle. Mais c’est comme ça! Je pense qu’il doit encore exister un espace pour parler de choses intéressant une ou plusieurs minorité(s). Elles peinent aujourd’hui à trouver ce qui est susceptible de les intéresser dans les médias, à moins de se brancher à vie sur France-Culture. La TV ne fait plus rien. Silence radio. La presse abandonne la partie puisqu’il s’agit aujourd’hui de «parler de ce dont les gens parlent.» Il n’y a qu’à voir l’extraordinaire pauvreté de certains journaux spécialisés dans les beaux-arts en ces temps de pandémie, où il n’ont plus à faire de la «pub» pour les expositions à grand succès. Les institutions elle-mêmes, poussées par les pouvoirs publics, donnent toujours plus dans ce qu’elles considèrent comme le populaire.Elles infantilisent au lieu d’éduquer. Joli renversement de tendance!

Alors, autant résister. Ecrire pour les gens qui lisent. Aller voir à l’intention de ceux qui iront (peut-être) regarder. Découvrir au lieu de rabâcher. Dénoncer ce que les autres soutiennent afin de ne pas avoir trop d’ennuis. Semer ainsi un peu de pagaille intellectuelle. Ne pas se contenter de simplement raconter (même si j’aime bien raconter) pour tenter de remettre les choses dans leur cadre. Elles arrivent rarement par hasard. Il y a souvent des antécédents. Et puis la vie ne se concentre pas en Suisse romande. Il y a des ailleurs, où d’autres propositions existent. Tantôt bonnes. Tantôt mauvaises, à mon avis. Mais toujours en rapport avec ce qui arrive ici. Au bout de sept ans de réflexion, basée sur les quelques décennies qui ont précédé, j’ai bien fini pas acquérir un joli carnet d’adresses. Curieusement (mais la chose n’a en réalité rien de curieux), ce sont souvent les mêmes lieux, ou les mêmes gens, qui produisent selon moi le meilleur et le pire. Les affinités sans doute.

Bleu total

Alors comment va se présenter la suite, même si je doute d’arriver un jour à sept nouvelles années de réflexion? Difficile à dire. Pour le moment, c’est le bleu total. Pas celui du ciel, plutôt indulgent en ce moment. Mais celui du doute et de l’incertitude. Personne ne sait comment les choses vont continuer en matière de beaux-arts. Et encore, comme je vous l’ai déjà dit, ai-je la chance de ne parler ni de musique ni de théâtre! Il faut attendre que les frontières rouvrent. Que les institutions, amenées à vivre des temps difficiles, se réinventent (ce qui ne leur fera pas forcément du mal). Que l’édition d’art, déjà bien malmenée depuis les années 1990, se s’étiole pas trop. Que le marché conserve une certaine vitalité. Salles de ventes, salons, marchands vont devoir trouver des solutions nouvelles tant sur le plan financier que sur le sanitaire. Et cela même si je crois peu à un «monde d’après» succédant à un «monde d’avant». Il faut à mon avis être un grand intellectuel écrivant pour un grand quotidien pour croire (et faire croire) de pareilles sornettes.

Mes réflexions tombent en fait au pire moment. Il y a six mois, je vous aurais fait des déclarations d’intention. L’autoroute balisée. Aujourd’hui, je navigue à vue. Cela dit, et j’ai pu le constater pendant deux mois, des sujets intéressants (ou du moins m’intéressant), il y en a toujours. Alors que la presse parlait en boucle du Coronavirus au point d’oublier tout le reste, j’ai lu des livres, pioché dans la presse allemande, italienne ou anglo-saxonne ou parlé avec des gens au téléphone. La vie continuait, souterrainement. J’apprenais des choses que je ne savais pas. Certains jours, il m’a même fallu trier parmi ces nouvelles, dont certaines se révélaient parfois vieilles d’un mois. Deux chroniques par jour me semblaient suffisantes pour vous comme pour moi. J’ai donc en ce moment du stock. J’en ai même tellement qu’il m’arrive de presser sur la merveilleuse touche «delete». Celle qui efface la mémoire. Celle que nous devrions tous avoir pour nous-mêmes.

Provincialisation provisoire

Je ne me fais donc pas trop de soucis, même si vous devez vous attendre pour l’instant à une certaine provincialisation de ma part. Paris, Venise ou Londres, ce n’est pas pour demain. D’ailleurs, ces trois villes ont tout annulé pour 2020. Lyon a même repoussé sa biennale de 2021 à 2022, ce qui me fait craindre pour elle des empêchements extra-sanitaires. Il y aura donc davantage de Suisse cet été, mais il se déroule beaucoup de   nous. Et brillantes! Il viendra aussi un peu de réflexion sur ce qui pourrait (un gros conditionnel) être l’avenir. Plus quelques chemins de traverse, sans doute plus sillonnant et plus ramifiés que par le passé. A longue, un sujet donné ne reste vraiment passionnant que si l’on peut de temps en temps en sortir. Comme après un confinement.

Sur ce, je vais souffler les bougies de mon gâteau d’anniversaire. A demain!

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."