Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

C'est bon! Les "Journées photographiques de Bienne" ont bien lieu en ce moment!

Repoussées en 2020, elles gardent le même thème et un contenu presque identique. Il s'agit là d'une réflexion assez austère sur le thème des "Cracks".

Les mosquées néerlandaises. Le pays d'accueil n'est-il qu'un paysage?

Crédits: Marwann Bassiouni, Journée photographiques de Bienne 2021

Cette fois, elles ont bien lieu! L’an dernier, à pareille date, les «Journées photographiques de Bienne» avaient dû se voir annulées. Nul ne savait quand la Suisse sortirait de son premier confinement. Le pays restait, selon le truisme de l’époque, dans «la sidération». A la tête de la manifestation créée en 1997, Sarah Girard nous avait donné rendez-vous pour 2021. Il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire, même si «Images» à Vevey a pu se dérouler avec succès en septembre dernier. Nous étions, nous restons d’ailleurs, placés sous le signe de l’imprévisible. Demain demeure toujours, un an après, un autre jour…

Ce rapprochement avec le festival de Vevey, que dirige Stefano Stoll, constitue une bonne introduction. Les «Journées» constituent en tous points l’antithèse de cette fête populaire et joyeuse se déroulant tous les deux ans aux bords du Léman. A Bienne, il ne s’agit pas de divertir en proposant des promenades avec des séries photographiques d’accès plutôt facile. Ici, aucunes images tirées en énorme sur des façades. Pas de pauses dans des petits bistrots sympathiques. Guère de familles (souvent avec poussettes) en goguette. Nous demeurons dans le réflectif, le politique, le scientifique et l’écologique. D’où une austérité certaine, qui correspond à celle des lieux. Si Bienne recèle, presque cachée, une très jolie ville ancienne, l’ancienne capitale horlogère garde autrement quelque chose de sévère et même d’un peu triste.

Un projet Culturadio

C’est d’ailleurs dans la pluie et le froid que Sarah Girard a accueilli les médias le jeudi 6 mai. En français. Les «Journées» demeurent en effet une sorte d’îlot francophone dans une cité qui s’alémanise chaque année davantage. Il y a déjà longtemps que la majorité linguistique s’est inversée. La directrice a rappelé que l’édition 2020 n’avait pas été supprimée, «mais repoussée». Axé sur le thème des «Cracks», le programme a donc été maintenu, même s’il a subi des retouches et des changements de lieux. Difficile en pleine pandémie d’aller dans une maison de retraite, puisque les «vieillards» (osons le mot, il était jadis associé avec l'adjectif "noble"!) doivent mourir d’ennui plutôt que de maladie. «Nous avons donc favorisé les endroits en plein air et investi de nouveaux locaux.» Les distances, qui n’ont en fait rien de social, doivent être abolies par le projet de Culturadio. «Le festival se verra ainsi rythmé par des rencontres, performances, visites et propositions off et online.»

Les réalisations de Nora Papp, crées avec des filtres d'Instagram. Photo fournie par les Journées photographiques de Bienne.

Comme les précédentes, l’actuelle mouture des «Journées» tourne autour d’un sujet, voulu assez vaste pour permettre des expressions différentes. «Nous nous voulons à la fois internationaux et locaux», précise Sarah Girard. Comme celle de «collapsisme», l’idée de «Cracks» flotte dans l’air depuis plusieurs années. Le mot, du moins dans cette orthographe, peut néanmoins sembler ambigu. Il pourrait s’agit de chevaux gagnants, de surdoués ou d’une drogue ayant naguère beaucoup parler d’elle. Il s’agit en fait ici de «cracs» ou de «krachs». Autrement dit de cassures violentes, suivies de chutes qui ne le sont pas moins. L’édition 2020-2021 multiplie par conséquent «des espaces de réflexion sur le climat de rupture qui nous touche aujourd’hui.» Un aujourd’hui où tout semble entré en crise.

Le concept plus que l'oeuvre?

Cet emballage intellectuel se révèle encombrant. Il peut inciter soit à accepter des travaux moyens entrant dans ce cadre, soit à refuser ceux qui en sortent trop. Même en utilisant parfois le chausse-pied. Cet habillage incite également au verbiage comme aux répétitions. Les «Journées» actuelles n’y échappent pas dans leurs propos liminaires. Il y est question de «systèmes politiques en crise», de «débats sur le vivre-ensemble» de «réseaux sociaux nous isolant physiquement» ou de «conscience collective à retrouver». On sait, hélas! Pas besoin d'en remettre une épaisse couche. Ces mots transforment de plus les vingt-trois séries d’images proposées en discours. Or il n’y a rien de pire qu’une photo bavarde.

Les images après décryptage obtenues sous la direction d'Aurore Valade. Photo fournie par les Journées photographiques de Bienne.

Que retenir du coup de ces «Journées», où la vidéo s’est à nouveau invitée? Je tendrais à éliminer ce qui repose sur le concept plus que sur l’œuvre elle-même. Je n’ai rien contre Karla Hiraldo Voleau se déguisant en homme pour pouvoir adopter d’autres attitudes, mais c’est là du reportage, pour ne pas dire de la caméra cachée. Idem pour les rapports de Gao Shan avec sa «deuxième mère». Je préfère nettement la série complexe où Nora Papp crée des visuels en utilisant des filtres de l’application Instagram. Le public voit sur des panneaux, disposés sur une place publique, des objets séduisants qui n’existent en fait pas. Dans un autre genre, le Vaudois Marwann Bassiouni a photographié des intérieurs de mosquée aux Pays-Bas. Dans ces réalisations frontales et froides, au piqué impeccable, il place au centre une fenêtre. La Hollande prend du coup l’aspect d’un tableau en forme de paysage lointain. Il n’est pas interdit de voir là une métaphore.

Les élèves et les réseaux sociaux

Parmi les autres réussites d’un festival accueillant en prime depuis quelques années la photo scientifique, je retiendrai aussi le projet d’Aurore Valade. Le pari semblait pourtant perdu d’avance. Il s’agissait d’inviter une classe d’adolescents «à déconstruire l’imagerie générée par les réseaux sociaux à travers des techniques analogiques et numériques». L’artiste française voulait de nouvelles images, forgées après une prise de conscience. Des images un peu abstraites, où les élèves serviraient d’éléments humains. Eh bien, en dépit de certains bricolages, c’est réussi!

D’autres participations seraient bien sûr à citer, comme celle de Malgorzata Stankiewicz sur le massage d’une forêt avec la bénédiction du ministre polonais chargé de l’écologie. De belles vues, très grises. Mais il me faudrait aussi signaler dans ce cas quelques errances, comme celle de l’ Ang Song Nian. La femme a mesuré durant un an chaque jour la pollution de Singapour. Une initiative louable, certes. Mais elle aboutit aux murs à des carrés plus ou moins foncés selon les pics atteints. Il est du coup permis de penser à un carrelage de salle de bains. La chose rentre dans le thème de «Cracks», bien sûr. Mais quel rapport au juste avec la photographie?

Pratique

«Journées photographiques de Bienne», divers lieux dans la ville, en commençant par le Centre Pasquart, jusqu’au 30 mai. Site www.bielerfototage.ch Ouvert du mercredi au vendredi de 12h à 18h, le jeudi de 12h à 20h, les samedis et dimanches de 11h à 18h. Les installations extérieures restent visibles en tout temps.

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