Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

C'est aujourd'hui Vendredi Saint. Et si l'on parlait des "Trois Croix" en peinture?

Le thème a permis d'innombrables variations depuis le XIVe siècle. Voici un choix de douze oeuvres allant de Pietro Lorenzetti à Bernard Buffet. Le grand écart!

C’est le jour ou jamais. «La Crucifixion», thème récurrent de la peinture catholique, reste bien sûr liée au Vendredi Saint. Un jour que les Anglo-saxons appellent curieusement «Good Friday». Il y a donc largement de quoi faire là un petit cours d’iconographie, ou plutôt d’iconologie. Il existe en effet deux versions canoniques du sujet.

La première présente, en suivant le texte biblique, les Trois Croix. Le Christ occupe logiquement le centre. Le bon et le mauvais larron se retrouvent donc rejetés sur les côtés, le premier ayant parfois une auréole pour le distinguer de l’autre (il peut aussi y avoir chez les Primitifs un angelot et un diablotin). La seconde série d’images montre le Christ seul, en général vivant. Elle se concentre sur l’essentiel. Elle offre ainsi au croyant un support à sa méditation. Il ne doit en aucun cas s’agir d’une idole. Le Concile de Trente a bien précisé la chose au milieu du XVIe siècle. Il faut dire que cette vénérable assemblée, qui a siégé par à-coups pendant près de vingt ans, avait été convoquée en réaction à la vague protestante. Il s’agissait de serrer les boulons. Une foi plus stricte, plus sévère et surtout mieux cadrée.

Vertical et horizontal

La version du Christ seul est toujours restée la plus fréquente. Il faut dire qu’elle correspond mieux à la disposition des églises. Dès la fin du XVe siècle, le tableau d’autel, naguère presque carré, se voit conçu en hauteur dans les lieux de culte italien. Il faut donc des sujets se prêtant à ce rectangle en hauteur suggérant par ailleurs une transcendance. Les Trois Croix conviennent mieux à la grande fresque ou à l’énorme toile en CinémaScope, installée sur un mur latéral. Pour ma petite contribution d’aujourd’hui, j’ai néanmoins opté pour cette dernière formule. Je vous ai choisi douze œuvres internationales allant des débuts du XIVe siècle aux années 1950. Sur ce, trêve de préambule. C’est parti! Let’s go to Jerusalem!

Les Croix sur fond d’or de Pietro Lorenzetti. Le Siennois est né vers 1280. Il semble mort comme son frère Ambrogio de la peste en 1348. Aux débuts du XIVe, on en reste au fond doré qui constitue, selon Georges Didi-Huberman un «espace du sacré». Cela dit, l’or fait aussi riche depuis la nuit des temps et rien ne se révèle trop coûteux pour une divinité. Tout le monde, du moins celui des gentils, arbore ainsi son auréole, qui va bientôt disparaître de la peinture occidentale, sauf pour chercher un effet archaïsant. Conservé au«Met» de New York, ce petit panneau était voué à la dévotion privée.

Les Croix archéologiques d’Andrea Mantegna. Resté au Louvre en 1815, ce panneau ornait jadis le centre le prédelle d’un retable conçu par l’artiste pour San Zeno de Vérone. Réalisé tôt dans la carrière de Mantegna, vers 1460, l’œuvre montre toute la science à la fois picturale et intellectuelle de l’artiste. Elle comporte un nombre hallucinant de détails pour une peinture alors située à quinze mètres des fidèles. Ils ne devaient rien voir de têtes mesurant à peine deux centimètres. A qui étaient destinés ces effets? A satisfaire le commanditaire ou Dieu lui-même destinataire de l’œuvre?

Les Croix tessinoises de Bernardino Luini. Fresquiste inlassable, le Lombard a décoré nombre d’églises dont les décors ont survécu. Il a ainsi passé par Lugano, où il a orné le mur d’abside de Santa Maria degli Angioli d’une énorme composition. Les Trois Croix occupent le centre. La scène comporte tous les personnages requis. Selon une formule qui commençait à devenir désuète vers 1500, l’artiste et son atelier ont inscrit au fond de la scène d’autres épisodes du Nouveau Testament. Cette peinture BD était très courante du XIVe siècle à la fin du XVe. Il s’agissait de raconter.

Les Croix protestantes de Lucas Cranach. Contrairement à la Réforme calvinienne, celle de Martin Luther tolérait une certaine peinture religieuse. Cranach produisait par ailleurs aussi pour une clientèle demeurée catholique dans une Allemagne divisée. Rien ne distingue le bon du mauvais larron dans une réalisation adoptant les modes du temps. Notez le crâne sous la Croix. Il rappelle que celle-ci aurait été faite de l’arbre de la Connaissance du Jardin d’Eden. Les ossements seraient donc ceux d’Adam. Mais là on entre dans des arguties théologiques n’ayant jamais fait l’unanimité.

Les Croix en CinémaScope du Tintoret. Dans les «scuole», établissements charitables, ou au Palais des Doges Jacopo Robusti a pu disposer d’énormes espaces tout en largeur. D’où la préférence pour la vision avec larrons. La toile ici reproduite à été conçue en 1565 pour la Scuola San Rocco de Venise, entièrement décorée par le maître et son atelier, où elle occupe le mur du fond de l’Albergo du premier étage. L’artiste en fait une scène spectaculaire, avec contre-jour. La composition a été imitée dans la mesure où elle s’est vue plusieurs fois gravée à l’époque par des burinistes virtuoses.

Les Croix gravées de Rembrandt. Une grande partie de l’œuvre peint, dessiné et gravé du Hollandais se révèle d’essence religieuse. Ancien et Nouveau Testament. Pour «Les Trois croix», qu’il signe et date de1653, Rembrandt a comme souvent créé plusieurs «états». Comprenez par là qu’il a retravaillé sa plaque de cuivre afin de modifier le sujet. Il existe en tout cinq état de cette pièce célèbre. Les spécialistes pensent que les deux derniers, ayant amené des changements drastiques, ont été exécutés quelques années plus tard sans modifier pour autant le chiffre 1653.

Les Croix baroques de Giambattista Tiepolo. Connu pour ses plafonds aériens, où s’agite un monde d’angelots joyeux et de saintes aux robes haute couture, le grand Vénitien du XVIIIe siècle a aussi traité quelques grand sujets tragiques. Sa manière ne s’est guère modifiée pour autant, même s’il lui est arrivé de faire passer une réelle émotion. Ici, le registre reste presque mondain. Un éblouissement coloré. Notez la diagonale créée par les Croix. Elle crée une dynamique. Le cheval blanc et l’Oriental en turban constituent presque des signatures. Ils se retrouvent dans l’œuvre entier.

Les Croix allusives de Jean-Léon Gérôme. La carrière en apparence académique du Français lui a permis d’innover sans choquer. Ce fut le cas de sa sculpture en couleurs. Cela apparaît aussi dans cette composition sacrée de 1867 intitulée «Consumatum est». Le Christ est mort et les ténèbres se répandent sur le Golgotha. Des Croix, l’artiste ne propose que les ombres marquées sur le sol. Le point de vue adopté se révèle du coup presque celui des crucifiés face au tumulte. Le retentissement de cette audacieuse création a été considérable à l’époque. Elle a par la suite influencé le cinéma muet.

Les Croix en hauteur de James Tissot. Peintre mondain, mais surdoué, le Nantais (dont Orsay propose aujourd’hui une exposition qui n’a jamais ouvert) a connu un énorme succès à Londres. La mort en 1882 de sa compagne Kathleen Newton, dont il a fixé l’agonie comme plus tard Hodler celle de Valentine, l’a amené à une conversion spectaculaire en 1888. Il ne fera plus que peindre ou illustrer la Bible. Le parti-pris se veut ici réaliste, avec une vraie description de l’Orient résultant de ses voyages sur place, notamment à Jérusalem. Il s’agit ici d’une grande réalisation sur papier.

Les Croix composites d’Arnold Böcklin. Mort en 1901, le Bâlois est connu pour ses versions peu orthodoxes de thèmes connus. Si ce sont les religions païennes qui l’ont le plus inspiré, avec leur cortège de vestales ou de centaures, le Suisse a aussi donné quelques scènes chrétiennes. Celle-ci mélange savamment plusieurs iconographies. Il y a les Croix avec les larrons et une lamentation du Christ. Au fond, Marie-Madeleine et saint Jean, le second apparaissant souvent avec la Vierge sur des Crucifixion de type classique. Le climat de la scène est typique de l’Alémanique iconoclaste.

Les Croix stylisées de Pablo Picasso. Bien qu’Espagnol de naissance, Pablo Picasso a donné un «corpus» résolument laïc. Très peu d’exceptions. Il existe pourtant celle-ci, remontant à 1930. Nous sommes chez lui en pleine période surréaliste, le mouvement se caractérisant pourtant par son anti-cléricalisme. Le traitement est à la fois réaliste et abstrait. La scène évoquée se discerne sans mal. En 1944, l’Anglais Francis Bacon se lancera dans le même sujet dans un de ses premiers triptyques. Là aussi, il s’agira d’un exercice de style, même si le tragique domine la création du Britannique.

Les Croix misérabilistes de Bernard Buffet. Né en 1928, Buffet émerge à 20 ans. Nous sommes juste après la guerre. L’abstraction règne en maîtresse. Mais il existe aussi un existentialisme tiré de Jean-Paul Sartre conduisant à une figuration maigre. Pensez à Giacometti! Très tôt, en 1951, le Français a consacré un énorme cycle au Christ. Il reste dans son époque toute en grisailles. La meilleure. Le plasticien sombrera bien vite après. Un homme de 23 ans propose ainsi sa vision actualisée d’un thème éternel. Il opère un travail de dépouillement, à la fois matériel et pictural.

P.S. Pour Picasso, Photo Succession Picasso, ADAGP, Musée Picasso, Paris 1920. Pour Bernard Buffet, Photo Succession Bernard Buffet, ADAGP.

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