Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Ceci est ma cinq millième chronique sur le site de "Bilan" depuis mai 2013. Et alors? Et après?

Il y a eu beaucoup de sujets, à raison de deux textes par jour. Certains sont trop pointus pour la presse généraliste. Mais il faut bien que quelqu'un les traite.

C’était en mai 2013. Je m’en souviens comme si la chose s’était produite hier. J’avais quitté depuis quelques jours la «Tribune de Genève». Retraite. Il y avait eu l’entretien avec le rédacteur en chef de «Bilan» à l’époque, Stéphane Benoit-Godet. Puis quelques réglages techniques, auxquels je n’avais bien sûr rien compris. Le premier article de cette chronique pouvait paraître. Moyennement flatteur, il était voué à une exposition du Musée Rath genevois sur les collections Migros. La chose comportait deux parties, avec un entretien en compagnie de la commissaire. Les débuts de mes rapports houleux avec le Musée d’art et d’histoire. Une longue histoire… (1)

Il s'agissait aussi pour moi d’une découverte de la liberté. Le fait de me retrouver sous «Opinions», sur le site de «Bilan», me permettait des audaces supplémentaires. Dans un quotidien, vous restez fatalement bridé. Ou, pour se montrer plus exact, tenu en laisse. Il s’agit de respecter des longueurs et de traiter les sujets convenus d’une manière qui le soit aussi un peu. Comme toute ville un peu provinciale, Genève connaît ses vaches sacrées, et donc intouchables. Parmi les institutions, je citerais ainsi l’ONU, la Croix-Rouge, l’Orchestre de la Suisse romande, le Grand Théâtre ou la Course de l’Escalade. Les rédactions locales n’aiment pas les vagues, même si elles prétendent surfer sur l’actualité.

Des feuilletons

J’ai connu depuis Stéphane trois autre personnes à la tête de «Bilan». Plus de huit ans se sont écoulés, et j’en arrive en ce vendredi 1er octobre à la 5000e chronique publiée. Ce chiffre rond me surprend moi-même. Mais il se révèle incontestable. J’ai pris conscience du nombre il n’y a pas si longtemps, alors que je postais un texte. Tout au bout de ma page personnelle sur le site, un chiffre a bougé. Comme si j’étais au bord d’un taxi. Je me situais alors dans les quatre mille. C’était bel et bien le nombre d’articles. J'ai pu le vérifier dès le lendemain. Les choses sont ensuite allées tout doucement. Pas comme dans les taxis, donc. Je me rapprochais inexorablement des cinq mille à raison (ou déraison) de deux sujets par jour, dimanche et fêtes compris. Et voilà! Aujourd’hui nous y sommes.

Qu’est-ce qui a changé en huit ans? D’abord, les gens ont lentement compris (enfin pas tous!) que je continuais à écrire. Ils ont réalisé que les sujets devenaient sans doute plus pointus. Plus ardus. Je ne pense pas travailler aujourd’hui pour le grand public, même si j’essaie de rendre mes propos intelligibles. Pas de verbiage. Des notes en fin de page, comme dans les travaux universitaires. Des retours en arrière pour résumer les épisode précédents, à la manière des feuilletonistes. On ne peut pas demander à des lecteurs de tout savoir et encore moins de tout retenir. L’actualité se fait de plus en plus bourgeonnante. Je faisais déjà remarquer à la «Tribune de Genève» que la culture tendait à s’emballer, produisant comme une machine devenue folle. Les choses ne se sont pas arrangées depuis. Il existe de nos jours presque davantage de producteurs de livres, d’œuvres d’art ou de spectacle que de purs consommateurs. D’où le mur dans lequel nous finirons tôt ou tard par rentrer.

Un retard permanent

Il faut dire que plus vous écrivez, mieux vous êtes informé. Surtout si vous êtes allé sur place, ce que mes confrères font de moins en moins. C’est le principe de la boule de neige. Mon ordinateur, avec qui j’entretiens des rapports parfois haineux, me déverse ainsi chaque jours les courriels d'innombrables communicants. J’apprends du coup l’existence d’expositions de plus en plus lointaines et de livres dont certains doivent désespérément chercher des lecteurs. Comme je vous l’ai dit plus haut, la surproduction devient manifeste. Même pendant les confinements, il s’est finalement passé des choses. Pas beaucoup, mais de quoi alimenter une chronique comme la mienne. En ce moment, c’est la déferlante. Nous vivons à la fois 2020 et 2021. Le grand rattrapage. Il n’y a que le public pour ne plus suivre. Contrairement à ce qu’affirme volontiers un Jack Lang, trop de culture tue la culture. Un choix excessif coupe toute envie. Il dévalorise.

Que va-t-il se passer pour moi à partir de la 5001e chronique? Impossible de le dire. Pour le moment, je cours. Je suis toujours en retard. J’ai en permanence une pile de notes, de livres et de catalogues sur une table. Je dois avoir en moyenne une vingtaine de sujets en souffrance, dont certains ne donneront jamais rien. Trop tard. Une envie perdue. L'oubli total. Je n'éprouve pas encore de lassitude, mais je sens parfois une certaine fatigue. Deux textes par jour, comme c’est le cas depuis mars 2020, cela représente non pas de l’argent mais du temps. Lire, discuter et voyager avant de se mettre à son clavier constitue une activité agréablement chronophage.

"Couverture" suisse

Je vais donc légèrement baisser le rythme. Une présence quotidienne, bien sûr. Mais pas forcément double. Et ceci d’autant plus que mes textes les plus courts ne font en réalité que répercuter ce que j’ai pu lire en petit dans la presse généraliste ou en grand dans des revues spécialisées. Là, il me faudra dorénavant un peu trier. Il y a aussi le côté international des déplacements. Si la France reste ou redevient possible, l’Italie a disparu de mes chroniques. Comme l’Angleterre. Je le regrette. Mais c’est comme ça. La compensation pour moi, depuis un an et demi, c'est la matérialisation d'une meilleure «couverture» helvétique. Il se passe des tas de choses du côté de Bâle, de Lugano, de Saint-Gall ou du Locle. Nous ne sommes pas dans une province en Suisse.

Je peux juste vous dire quels sont mes projets de publication immédiats. Vous allez rester à Genève avec «Art en Vieille Ville», qui a eu lieu mercredi soir. Puis il y aura Paris et le Tessin. Zurich. Bâle. Sans doute Strasbourg. La vie continue, même si c’est pour le moment sur un plus petit pré carré! Il y aura toujours de quoi brouter.

(1) Les gens de musée et du marché de l'art attendent que vous disiez du bien de leur travail. Vous êtes plus ou moins censé prolonger leur service de presse. Il ne leur faudrait que du positif, alors qu'il est devenu en 2021 un miracle de faire parler de soi. Je me souviens ainsi de deux messages qui commençaient par: "Je ne voudrais pas entraver votre liberté d'expression, mais..."

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