Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Ce qu'est l'art" d'Arthur Danto paraît en traduction. Pourquoi une philosophie de l'art?

L'auteur est mort en 2013. Cet universitaire américain sortait là son dernier livre. C'est très intellectuel, même s'il existe pire. Faut-il vraiment théoriser en se passant presque des oeuvres?

Les boîtes de Warhol, qu'on retrouve sur la couverture du livre.

Crédits: Succession Andy Warhol, Christie's

Bon. D'accord. J'ai pris des risques. Je me suis mis en danger, comme on dit maintenant. En achetant en librairie la version française de «What art Is» d'Arthur Danto, publié par post-éditions + questions théoriques, je savais que je m'attaquais à du lourd. Du très lourd même. Publié en 2013, l'année de la mort du professeur américain à 87 ans, l'ouvrage tenait fatalement de la somme, en dépit d'un nombre de pages tout à fait raisonnable. Cent trente-huit, postface et notes comprises. Je n'ignorais pas non plus que j'aurais à subir quelques axiomes, pour ne pas dire quelques dogmes. Vous n'êtes pas sans avoir remarqué que l'auteur ne formule aucune question dans son titre. «Ce qu'est l'art», en version française, ne revient pas à se demander «Qu'est-ce que l'art?»

Arthur Danto a accompli une carrière d'enfant prodige. Ce n'est pas le petit Mozart, bien sûr, mais il a commencé à enseigner à l'université Columbia alors qu'il avait 27 ans. Cette promotion a dû lui conférer un sentiment un sentiment d'importance. Il s'agit en plus d'un philosophe. J'avoue avoir toujours été rebuté par cette discipline, qui me semble à la fois cérébrale et artificielle. Quel rapport avec la réalité quotidienne? Consommer quotidiennement de la philo ressemble pour moi à se nourrir de tomates hors sol. Mais il est toujours bon de voir ce que les gens ont à dire, même si c'est avec des mots compliqués pour définir des choses souvent assez simples.

Référence aux années 50 à 70

«Ce qu'est l'art», voit ce dernier sous presque sous le seul angle du contemporain. Danto a longtemps été critique pour le journal «The Nation». Le contemporain couvre avant tout les années 1950 à 1970, qui me semblent aujourd'hui plutôt "modernes". Question de génération. L'auteur s'en explique dans son chapitre le plus clair, «Rêves éveillés», où il restitue son expérience en début d'ouvrage. Dans les «seventies», notre homme a dû affronter une discipline qui quittait alors ses marques traditionnelles. En voyant une salle d'études en travaux, avec ce que cela supposait d'échelles et de pots de peinture, l'enseignant a découvert ce qui aurait désormais pu constituer une œuvre. «Et s'il s'agissait là d'une installation nommée Travaux de peinture?» Vu sa culture, Danto a pensé au duo Fischli & Weiss, ce qui est flatteur pour la Suisse. A Joseph Beuys aussi, bien sûr. Seulement voilà! Pour qu'il y ait œuvre, il faut une intention de l'auteur et une acceptation du public, même si ce dernier se fait joyeusement manipuler, ce que Danto ne dit comme il se doit pas.

Arthur Danto. Photo James Dee.

Après, tout devient affaire d'argent (et il y en a énormément en jeu, mais un philosophe ne s'abaisse pas à ce genre de choses) et de fétichisme. Un Roy Lichtenstein est unique en débit de sa banalité apparente. D'où l'idée que: «Les pages BD de journaux servent à emballer des aliments (1), mais que ce serait un acte de barbarie que d'agir ainsi avec «The Kiss» de Lichtenstein.» Idem pour les boîtes de savon Brillo contrefaites, ou détournées par Andy Warhol. Ces imitations ont acquis un caractère quasi sacré. On parle du reste aujourd'hui, bien après l'écriture du texte de Danto, «d'icônes de l'art moderne».

Décrochement vers 1985

A partir de là, le livre décolle. Accrochez vos ceintures. Kant intervient. Descartes fait une apparition en «guest-star». Les philosophes adorent se citer les uns les autres. «La Théorie», avec «t» majuscule, en résulte. Danto y voit l'enfant de Derrida et de Foucault. «L'esthétique s'est politisée au milieu des années 1980.» Danto a décrété à cette époque à tort «la mort de l'art». On sait où nous en sommes arrivés aujourd'hui avec un art afro-américain, féministe, «queer» ou autres. Avec toutes les querelles et le revendications que tout cela suppose. Des querelles ayant pour cadre les universités, mais qui débordent aujourd'hui sur les institutions muséales. Des batailles intéressant finalement selon Danto peu les philosophes, pour qui l'esthétique demeure une vague sous-discipline de leur domaine. La preuve! L'art a le défaut d'offrir non pas des idées mais des œuvres faites par des gens pour d'autres gens. En plus, il peut même procurer du plaisir. Je dirais même que c'est là ce qui devrait rester son but premier.

Comme on peut le constater, l'auteur de «Ce qu'est l'art» avance maintenant dans les chemins balisés du savoir académique. Ce n'était sans doute pas assez pour le public quintessencié de post-édition + questions théoriques. Olivier Quintyn s'est donc fendu d'une postface couillue intitulée «Splendeurs et misères de l'essentialisme». Alors là, je vous dois un aveu. J'ai calé à la première phrase, d'où l'impression de m'être en quelque sorte fait recaler. Je vous cite la phrase en question. Prenez votre souffle. Vous en aurez besoin. «Celui qui observe le paysage théorique de la philosophie de l'art contemporain ne manquera pas de constater la prolifération de tentatives de stratégies définitionnelles visant à assigner à l'ensemble hétérogène à première vue des pratiques artistiques les contours ontologiques fermes – on pourrait même dire rassurant – d'une essence pensée en termes de conditions nécessaires et suffisantes.»

C'est par où, la sortie? Moi, je m'en vais. Cela dit, je n'empêche pas les autres de rester.

(1) L'hygiène ne permet aujourd'hui pas ce raccourci. On n'emballe plus des choux-fleurs dans un papier journal depuis longtemps. Hélas...

Pratique

«Ce qu'est l'art» d'Arthur Danto, traduit par Séverine Weiss chez post-éditions + questions théoriques, 238 pages.

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