Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CATALOGUE/"Valentin de Boulogne", le Français qui a réinventé Caravage

Crédits: DR/Louvre

Août 1632. Après une nuit de beuverie et de tabagie, sortant en sueur d'une taverne, Valentin de Boulogne se jette dans l'eau glacée de la fontaine del Babuino, à Rome. Choc thermique. Le peintre en ressort fiévreux. Le mal empire rapidement. Pas de pénicilline à l'époque. Le Français meurt quelques jours plus tard, à 41 ans. Un âge alors jugé mûr. L'artiste n'a pas un sou vaillant, mais trois indices prouvent qu'il s'agit d'un problème de gestion. Le registre de la paroisse de Santa Maria del Popolo le qualifie de «pictor famosus», mention très rare. Le cardinal Francesco Barberini, neveu du pape, a payé médicaments et médecins. Cassiano del Pozzo, l'un des plus grand mécènes du siècle, réglera les frais d'un enterrement que les contemporains ont jugé somptueux. 

Valentin de Boulogne fait aujourd'hui, après le «Met» de New York, l'objet d'une rétrospective au Louvre. Elle vient combler une lacune dénoncée par l'historien Robert Longhi dès 1935. Plus italien que français, l'homme n'a bénéficié en 1989 que d'une monographie de Marina Mojana, jamais traduite dans notre langue. Valentin a bien participé de manière appuyée en 1973 à une exposition du Grand Palais sur les caravagesques. Une bonne partie de son œuvre a beau se voir conservée au Louvre, dans la mesure où il s'agissait d'un des peintres favoris de Louis XIV. On s'en était arrêté là, avant que Keith Christiansen et Annick Lemoine lancent le projet actuel, qui a supposé un nombre considérable de restaurations.

Rome, une ville de misères

Je vous ai expliqué pourquoi la manifestation, au contenu raboté par rapport à New York, demeurait presque invisible. Sa visite suppose d'avoir pris au préalable un billet et choisi (pour autant qu'on puisse encore choisir) un créneau horaire pour Vermeer. Les deux accrochages se font face, sous la Pyramide du Louvre. Reste le catalogue. Il comporte plusieurs essais passionnants sur Valentin lui-même et son milieu romain. Un univers faisant penser à la récente exposition «Les bas-fonds du Baroque, La Rome du vice et et de la misère», présentée en 2015 au Petit Palais. La ville aimantait alors les jeunes créateurs, venus découvrir pêle-mêle l'Antiquité, la Renaissance, l'art contemporain et les bordels. Il y en avait du coup bien trop. Tous ne pouvaient pas trouver du travail, même payé à la journée lors des grands chantier décoratifs. Venus de Florence, Francesco Furini et Giovanni da San Giovanni, devenus plus tard célèbres, ont raconté avoir survécu en mangeant des betteraves volées. Et il y avait les dangers nocturnes! Pas de nuit sans rixe, même si la Justice ne baissait pas pour autant les bras.

Valentin de Boulogne (c'est son vrai nom) est né en 1591 à Coulommiers en Brie, aujourd'hui connu pour son fromage. Famille d'artisans. Il part tout jeune (mais quand, on l'ignore) pour Rome, dont il ne reviendra jamais. Arrivé sur place, il découvre Caravage sans le rencontrer. Le maître a dû fuir en 1606 après une affaire de meurtre. Valentin appartient pourtant aux caravagesques précoces. Le mouvement se propage aussi vite qu'il retombera d'un coup, vers 1630. Les disciples possèdent des styles très divers, comme l'a rappelé récemment avec succès le superbe «Beyond Carravagio» de la National Gallery de Londres (1). C'est de Cecco del Caravaggio, un anonyme récemment identifié comme Francesco Buonieri, que le nouvel arrivant se sent le plus proche. Cecco avait commencé sa carrière en posant comme modèle pour Caravage.

Une vie de patachon 

On se demande donc quand Valentin est arrivé à Rome, même si la connaissance progresse. Un document l'y citant en 1614 vient ainsi de se voir retrouvé par une chercheuse. Le nouvel arrivant met du temps à percer, menant une vie de patachon. C'est dans l'air du temps avec les «Bentvueghels», des peintres débarqués de Hollande ou des Flandres. Les jeunes gens font toujours davantage de bêtises loin de chez eux. Le succès vient assez tard. Peu de commandes sacrées. Valentin travaille pour les grands amateurs. Francesco Barberini lui demande enfin une immense «Allégorie de Rome», difficile à voir en temps normal. Il lui obtient aussi la commande d'un retable destiné à Saint-Pierre, pour lequel Nicolas Poussin avait déjà travaillé peu auparavant. La chose en fait un peintre en vue, à tous les sens du terme. «Le martyre de saint Procès et de saint Martinien» est prêté à Paris par le Vatican. 

Autrement, Valentin s'est spécialisé dans les grands tableaux (en général deux mètres et demi de large) horizontaux représentant des scènes sacrées et profanes. Il y a bien sûr des tavernes avec tricheurs et diseuses de bonne aventure, mais aussi beaucoup de musiciens. La tonalité générale se révèle mélancolique, avec des accès de violence. Peu de couleurs dans ces intérieurs nocturnes mais des gens de tous âges (ils vont des enfants aux vieillards, ces derniers étant toujours basés sur le même modèle), avec quelques touches de rouge et de bleu données par les vêtements. Il s'agit là d'une peinture savante, destinée à une clientèle lettrée pouvant apprécier les contre-points apportés par des fragments de bas-reliefs antiques. Louis XIV possédait dans sa chambre de Versailles deux Valentins en dessus de porte. Ils s'y trouvent d'ailleurs toujours.

Un art méditatif 

Cet art méditatif relève-t-il de Paris ou de Rome? Ouverte, la question n'a selon moi guère d'importance, même si la contribution au catalogue de Jean-Pierre Cuzin s'intitule «Valentin, un peintre français». On pourrait dire la même chose de Poussin, quitte à soulever des tollés. Ce qui semble clair c'est que, comme de nombreuses toiles présentées à «Beyond Caravaggio» il s'agit là d'un art qui nous parle, plus d’ailleurs aux nouvelles générations qu'aux anciennes. La plupart des Valentin se trouve dans les musées, bien sûr, notamment américains. Il s'est cependant trouvé quelqu'un, en 2016, pour payer l'un de ses trois «Couronnement d'épines», extrêmement austère, plus plus de cinq millions de dollars à New York dans la vente Alfred Taubman. 

(1) «Beyond Caravaggio» se trouve jusqu'au 14 mai au musée de Dublin. Il paraît que c'est bourré de monde. Site www.nationalgallery.ie Il faut donc réserver à l'avance.

Pratique

«Valentin de Boulogne, Réinventer Caravage», Musée du Louvre, rue de Rivoli à Paris, jusqu'au 22 mai, site www.louvre.fr Le catalogue, publié sous la direction de Keith Christiansen et Annick Lemoine avec des contributions de Sébastien Allard, Patrizia Cavazzini (excellent texte), Jean-Pierre Cuzin et Gianni Papi, a paru au Louvre/Officina Libraria. Il compte 267 pages.

Photo (DR/Louvre): La "Judith et Holopherne" de Valentin, qui reprend, fortement modifiée, une idée du Caravage.

Ce texte remplace celui sur les Le Nain annoncé. On reste tout de même au XVIIe siècle. Prochaine chronique le jeudi 4 mai. Les ventes genevoises, Piguet et Genève Enchères.

 

 

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