Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CAROUGE/Christine Ventouras fête les 25 ans de sa galerie Krisal

Crédits: Philippe Pache/Photo fournie par la galerie Krisal

Elle va célébrer ses vingt-cinq ans le 1er décembre. Entendons-nous. Ceux de la galerie Krisal, fondée avec un certain Alain, «d'où le nom». Christine Ventouras en a logiquement trente de plus, et elle ne s'en cache pas. Il lui fallait l'exposition idoine. Un peu festive. La dame adore fêter. La solution tourne comme de juste autour du chiffre 25. Après tout, pourquoi pas? Art en Vieille Ville célébrait bien les dix ans de cette association il y a quelques semaines sous le signe du 10. 

Christine Ventouras est ce que l'on appelle un personnage. Avec ce que cela suppose d'éclats et de grands rires. Je dirais même qu'elle peut se montrer forte en gueule. Avec elle, le visiteur n'aborde jamais le registre de la demi-teinte. Il sait qu'il arrivera dans une galerie largement ouverte, même s'il n'ira jamais jusque dans les sous-sols où se trouvent pourtant d'autres photos. La Carougeoise est en effet mariée avec le 8e art, avec ce que cela suppose d'adultères. «Je propose une fois par an une présentation de peinture. J'ai commencé avec elle. J'éprouve toujours de la peine à écrire le mot «fin». Je dirais que je maintiens cette exposition par fidélité à moi-même.»

Christine, racontez-moi vos débuts.
J'ai toujours détesté étudier. Je m'en suis sortie grâce à une boîte à bacs. Je suis ensuite partie pour Paris, où je devais rester deux mois. J'ai eu l'occasion d'entrer chez Briest, devenu depuis Artcurial. C'était extraordinaire. Je touchais des vrais Modigliani. Des vrais Picasso. C'était le début du grand boom. Je me souviens d'un Keith Harring estimé 10 000 francs que nous avons vendu un million. 

Et après.
Je suis restée des années dans la capitale! J'ai passé à la Galerie de France, près de Beaubourg, que dirige Catherine Thieck. Une grosse maison avec des Soulages, qui venait parfois nous voir. Il y avait là Rebecca Horn. Gilles Aillaud. Catherine osait des choses étonnantes. Elle a une fois présenté un seul Alfred Manessier, un artiste alors à la mode, dans un espace de 500 mètres carrés. Il fallait voir la tête des gens au vernissage! J'ai été assez proche d'elle. Cela a suscité de genre de jalousies dont j'ai horreur. J'ai fini par partir. 

Retour à Genève?
Oui. En ne sachant pas quoi faire. J'ai temporairement travaillé à Lyon pour Euronews, qui se créait. Puis le vide. C'est ainsi que je me suis retrouvée avec un ami dans un café. Une galerie d'art, pourquoi pas? Tout marchait à cette époque. Son père nous prêtait 20 000 francs. Pas de quoi aller dans la Vieille Ville, où il y avait des pas de porte. Mais à Carouge oui. C'était en plus l'endroit qui bougeait. Il y avait Christa de Carouge qui faisait ses robes noires et donnait des fêtes dans la rue. Il s'y trouvait plein de galeries qui ont disparu depuis. Je suis la survivante de cete époque avec Marianne Brand. Nous avons ouvert Alain et moi rue Jacques-Dalphin le 16 décembre 1992.

Vois avez donc changé de lieu.
C'était trop petit. Je suis venue rue du Pont-Neuf en 1996. Krisal occupait désormais un ancien salon de coiffure qui faisait un peu office de galerie, Notuno. Au départ, il n'y avait que le rez-de-chaussée. Le sous-sol est venu ensuite. Notons que pour la photo, le lieu avait son histoire. Ce fut longtemps le local de Jesus Moreno. 

Pourquoi la photo?
Par hasard, bien sûr! Tout a débuté avec Jan Saudek. Un ami parisien en pleine déconfiture commerciale m'a offert de racheter les images du Tchèque à 400 francs pièces. J'ai dit oui. Je les ai vendues - plus cher, bien sûr, autour de 1500 francs - comme des petits pains. C'était érotique, mais artistique. J'ai donc voulu d'autres images de Saudek. Il m'a fallu les chercher à Prague. Je suis arrivée dans son studio avec un assistant. C'était tout noir, à cause de ses yeux fragiles. Il a proposé une pute à mon compagnon et du «shit» pour moi. Un soutien-gorge traînait quelque part. Je me suis demandée dans quel guêpier je m'étais fourrée. Mais je suis repartie avec les photos!

Et après?
Alain est parti vivre en Thaïlande. Patrick l'a remplacé. Il m'a fait remarquer que j'étais «plus pointue» avec la photographie que la peinture. J'en ai tiré la leçon. Neuf expositions par an de photos contre une seule pour le reste. Et les choses ont roulé. J'ai toujours eu de la chance, vous savez! Quand je me demandais comment payer le loyer, il arrivait toujours un client. Pour le moment, ça va. Je n'ai pas de dettes. Aucun couteau sur la gorge. Cela dit, le marché de l'image n'est pas facile. Beaucoup de gens ne sont pas encore prêts à y mettre le prix. Il y a partout des Yellow Corner faisant croire que les galeristes pratiquent des prix de malade. Et il se généralise le sentiment qu'avec un appareil numérique, ou même un portable, tout le monde peut faire de bonnes photos. 

Vous avez également participé à des salons.
Beaucoup au début. J'ai participé au lancement de l'aventure de «Paris-Photo». C'était au Carrousel du Louvre. J'ai dû y aller six ou sept fois. Puis cette foire s'est tournée vers le très haut de gamme. Je n'ai pas pu suivre. De mon temps, un stand coûtait dans le 15 000 francs. On s'approche du décuple. Il faut avoir la marchandise et surtout les clients pour ça. Or les miens sont prêts à débourser entre 100 et 10 000 francs. Pas davantage. Je ne connais personne ayant l'intention de mettre 100 000 francs pour un seul tirage. Il m'a fallu lâcher, comme je ne peux plus prétendre à Artgenève. Et puis les salons induisent d'autre coûts. Les transports. Les assurances. Le séjour... 

Recevez-vous beaucoup d'offres de photographes?
Tous les jours. Il arrive comme ça des dossiers sur mon ordinateur. Je les regarde, même si je me sais un peu paresseuse. Les gens que je retiens arrivent en fait chez moi par recommandation. René Zurcher m'a amené Olivier Christinat. Christinat, Philippe Pache. Le coup de cœur sur simple coup d’œil demeure très rare. 

Vous avez montré certains artistes plusieurs fois. Pourquoi eux?
Le critère de base devrait être le nombre de ventes réalisées. Mais ce n'est pas si simple. Je citerai le cas d'un photographe, dont je ne vous donnerai pas le nom. Il avait un ego pas possible. Il n'y avait au monde que lui. Son accrochage a vraiment très, très bien marché. Et bien, le dernier jour, je me suis dit «avec lui plus jamais». Pour d'autres, je continue en revanche régulièrement. Pache organise ainsi des «workshops» l'été dans ma maison en Grèce. 

Où en être-vous après un quart de siècle?
Je me sens un peu plus lasse. J'ai parfois l'impression que mon enthousiasme s'émousse. Mais il revient en général très vite. Ce n'est pas demain que j’ouvrirai un restaurant grec dans mon arcade. Je ne m'y vois d'ailleurs pas y faisant la cuisine. Côté ventes, évidemment, c'est devenu plus difficile. J'ai connu un temps où une banque vous donnait trois étages à décorer. Comme ça. Pour faire joli. Eh bien, c'est fini! Il faut trouver à chaque fois de vrais amateurs. Mais en rencontrer me semble aussi plus satisfaisant sur le plan moral.

Pratique 

«25 ans», galerie Krisal, 25, rue du Pont-Neuf, Carouge, du 1er au 24 décembre. Tél. 022 301 221 88, site www.krisal.com Ouvert du mardi au samedi de 14h30 à 18h30. Dimanche de 13h à 17h.

Photo (Philipe Pache/Photo fournie par la galerie Krisal): Christine Ventouras. Un quart de siècle avec dix expositions par an.

Prochaine chronique le jeudi 30 novembre. Lille présente Millet et son "Angélus".

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