Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Caroline Tschumi occupe le Cabinet des dessins du Mamco genevois pour l'été

La Vaudoise fait partie d'une sélection d'été parfois déconcertante. Cette graphomane a rempli son petit espace à ras bords, notamment avec des leporellos.

L'un des dessins de Caroline. C'est ici encore très convenable.

Crédits: Caroline Tschumi, Mamco, Genève 2021.

C’est son année. Notez qu’il peut y en avoir plusieurs. Caroline Tschumi ne me semble pas appartenir aux étoiles filantes de la scène romande comme il y en a tant, les Prix Manor aidant. La Lausannoise se retrouve ainsi depuis le 8 juin au Mamco, alors qu’elle se trouvait dès le 18 juin au Musée cantonal de beaux-arts (ou MCB-a) de Lausanne. Il faut voir là davantage qu’une coïncidence. Ses deux prestations se révèlent totalement (en art contemporain, je devrais plutôt écrire «radicalement») différentes. A Plateforme10, la fresquiste s’est vue mise en valeur par un «Jardin d’Hiver» regroupant divers artistes vaudois. A Genève, l’artiste dispose d’un lieu pour elle seule. Son «solo show» occupe le Cabinet d’arts graphiques de manière très dense. Il n’y a rien de minimaliste chez cette femme de 38 ans!

Un petit air d'Henry Darger. Photo Caroline Tschumi, Mamco, Genève 2021.

La présence résolument figurative de Caroline va rassurer certains visiteurs du Mamco. L’institution a truffé pour cet été son accrochage semi-permanent par une série d’expositions temporaires parfois déconcertantes que le visiteur «feuilletterait comme un magazine ou parcourait à la manière d’une biennale.» Tiré sur papier ordinaire, comme un supplément de quotidien, le journal en question existe du reste bel et bien. Il se voit remis au visiteur, qui n’a plus qu’à le parcourir. Notez que Caroline Tschumi en fait la «Une», et même la page 2 face à l’éditorial du directeur Lionel Bovier. Autant dire qu’elle s’est vue chouchoutée par l’équipe du musée. Les autres participants (qui sont surtout des participantes) de ce premier «rendez-vous estival» (1), basé non plus sur une thématique commune mais des envies, ne peuvent du coup pas en dire autant. Mais que voulez-vous? Aimer, c’est aussi préférer.

Une écriture presque automatique

Que fait au juste Caroline Tschumi pour autant séduire? Eh bien, elle dessine. Elle le fait selon l’intéressée «d’une manière compulsive». Et ce depuis la petite enfance. En voilà une qui n’aura pas varié d’un iota! La chose, comme l’explique la graphomane au commissaire Paul Bernard, n’implique pas qu’elle ait cherché «à devenir techniquement la meilleure.» Au contraire! La Vaudoise voit son médium comme quelque chose de «brutal». Le dessin n’a pas pour elle de caractère réfléchi. Il ne comporte rien de prévu au départ, même dans les trois grands «lepolello» (ou «leporelli»?) qui se déplient comme des accordéons dans une vitrine du Mamco. Aucune préméditation donc. Le sujet naît de lui-même. Il se développe de manière presque automatique. Caroline ne revendique aucune volonté de contrôler et de maîtriser. Le dessin, par rapport à la peinture qu’elle pratique aussi un peu, reste pour elle de l’imaginaire en action. D’où le rapport que d’aucuns tissent entre ses productions et celle d’un créateur comme Henry Darger, que l’on peut notamment voir à la Collection de l’art brut de Lausanne. La ville de Caroline...

Une séduisante étrangeté. Photo Caroline Tschumi, Mamco, Genève 2021.

Le dessin de l’artiste n’offre du coup rien de sage. Rien d’auto-censuré. Rien de mesuré. La chose éclate quand l’artiste se fait hyper-classique, démentant ainsi son manque de technicité. Un œil coquin appréciera à juste titre son «Incrédulité de saint Thomas» caravagesque. Le doigt de l’apôtre n’est pas plongé dans la plaie au thorax mais dans l’anus du Seigneur. Un «fist-fucking» ne choquerait pas davantage un chrétien orthodoxe! Et il y a partout ailleurs des hommes dotés de testicules géantes. «Une forme archétypale», dit Caroline, sans renvoyer à certaines pratiques «gay» extrêmes. Mais après tout, les maîtres de l’estampe érotique japonaise ne dotaient-ils pas jadis leurs personnages de pénis et de vulves monstrueuses? Les amateurs de «shunga» n’y ont jamais rien trouvé là à redire…

Fresques éphémères

Si l’exposition de Caroline séduit à Genève par son caractère intime, sa prestation lausannoise tombe en revanche un peu à côté. Mais il faut dire que «Jardin d’Hiver», dont je vous parlerai bientôt, ne m’a globalement guère semblé une réussite. L’artiste a ici dû produire des fresques murales, qui se verront effacées après la fin de l’exposition. Autant dire que l’échelle a changé, et que le caractère privé de l’œuvre a disparu. A Genève, il faut s’approcher pour découvrir. A Lausanne, le visiteur doit s’éloigner afin d’embrasser du regard. Le caractère plus officiel d’une création d’envergure dans le cadre d’une exposition grand public a par ailleurs poussé la plasticienne à davantage de sagesse. Pas de couilles géantes bien sûr. En fait pas d’organes génitaux du tout, à ce qu’il m’a semblé.

Un dessin sans préméditation. Photo Caroline Tschumi, Mamco, Genève 2021.

Logée dans un interstice du Mamco, Caroline Tschumi n’est comme je vous l’ai dit pas seule pour cette programmation estivale. L’équipe du musée a désiré mettre en avant les photographies plus ou moins «appropriationnistes» de l’Allemande Natalie Czech. La démarche d’un Tobias Kaspar travaillant sur l’économie du marché de l’art. Les productions communes de Vidya Gastaldon et Jean-Michel Wicker, qui se sont séparés en 2000. Plus Christian Marclay, avec des pièces de débuts, où il joue notamment avec des couvertures de disques. Plus encore Gaia Vensensini, qui a remporté la version genevoise du Prix Manor. On aime ou on n’aime pas. A part Christian Marclay, dont «The Clock» poursuit jusqu’au 18 juillet sa carrière au cinéma Le Plaza, je n’aime pas. Mais dans ce cas là, aurait dit ma grand’mère, n’en dégoûtez pas les autres. Une œuvre d’art produit son véritable effet à deux personnes. Il y a celui qui crée et celui qui regarde. Les deux ne se révèlent pas toujours à l’unisson. Dommage pour l’un. Tant pis pour l’autre.

(1) Il devrait y en avoir d’autres ces prochaines années.

Pratique

«Mamco, Eté 2021», Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu’au 5 septembre. Tél. 022 320 61 22, site www.mamco.ch Ouvert du mardi au vendredi de 12h à 18h, le samedi et le dimanche de 11h à 18h. Entrée gratuite.

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