Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Carole Fives fait le procès des écoles des beaux-arts avec son roman "Térébenthine"

Le livre se passe vers 2000 à Lille, dans une institution prohibant l'usage de l'huile et du pinceau au profit des installations et de la vidéo. Un récit décapant, mais au souffle court.

Carole Fives. Sept romans derrière elle.

Crédits: DR.

Ils sont trois dans une école de beaux-arts française. Loin de Paris. Le lecteur apprendra un peu tard dans le roman (dont la construction ne constitue pas la qualité première) que nous sommes à Lille, aux alentours de 2000. Lucie, Luc et la narratrice (dont le prénom nous manquera toujours) nourrissent une ambition semblant alors hors d’âge. Ils entendent faire de la peinture. De la vraie, avec de l’huile, de la toile, des diluants et des pinceaux. Une chose que leurs enseignants jugent réactionnaire jusqu’à la monstruosité. Sur la façade courent encore, écrits en lettres fluo, les mots soixante-huitards: «peinture et ripolin interdits».

Cela peut sembler fou, mais c’était alors comme ça, surtout en France où le dogmatisme a toujours évité aux hautes écoles de penser. En Allemagne ou en Italie, la peinture avait déjà effectué depuis les années 1980 un retour foudroyant. Avant de vous détailler le nouveau livre (le septième) de Carole Fives, je pourrais ainsi citer le témoignage de Fabien Mérelle, qui est aujourd’hui devenu une (petite) star. Le garçon a eu la plus grande peine à obtenir son diplôme, car il faisait du dessin figuratif. Pour l’exposition des lauréats, la pire place lui a été laissée. Il était la honte de la promotion. Au vernissage a passé Claude Berri, à l'époque LE collectionneur national. Il a filé d’un trait devant tout pour s’arrêter devant les minuscules croquis de Fabien. Puis est sorti une seule phrase: «Je les achète tous». Quelques jours plus tard, le débutant avait trouvé un galeriste…

Relégués à la cave

Nous n’en sommes de loin pas là dans ce récit, qui se déroule sur trois ans, avec un codicille se se situant après les études. Pour le moment Luc, Lucie et celle qui dit «tu» en parlant d’elle-même demeurent relégués dans la cave. Ils n’ont aucun professeur. Dépressif, ce dernier n’a pas été remplacé. A quoi servirait donc ce substitut? Le trio travaille comme des fous sous les moqueries de petits cons et de petites connes faisant des installations et de la vidéo sous l’œil satisfait de leurs maîtres. Ces moqueurs parlent d'eux comme des «Térébenthine», le solvant ayant donné son nom au roman. Il y a de temps en temps à l’école la visite d’une artiste de la capitale, dont le plus grand plaisir semble être de démotiver les étudiants. Il s’agit en fait d’une ratée, jamais proprement intégrée par le marché de l’art. Et pour elle, c’est maintenant trop tard.

Le temps passe. Lucie et la narratrice se cherchent. Plus mûr, plus volontaire, plus doué surtout, Luc s’est déjà trouvé. Il ne vit que pour son art. Rageusement. Opiniâtrement. C’est bientôt la fin des études. La diaspora. La narratrice n’est pas parvenue à se faire aimer de Luc, qui ne la regarde même pas sur le plan sexuel. Puis c’est la conclusion narrative, annoncée par le préambule, un faux article de «Beaux-Arts» daté d’octobre 2019. Luc possède aujourd’hui un statut de vedette, mais il est mort entre-temps. Le livre ne forme en fait qu’un grand flash-back nous menant à la révélation de son suicide. Entre-temps, Lucie est devenue enseignante et la narratrice n’a pas réussi son passage à l’écriture. Echec total des personnages, d’un système éducatif et d’un monde produisant bien trop d’artistes, dont la plupart des productions finit à la poubelle. De déménagement en départ, d’indifférence en refus de voir ds galeristes, la narratrice a en effet fini par tout jeter à la benne.

Le mélo qu'il eut fallu

On aurait pu imaginer avec cette histoire extrêmement pessimiste un gros roman bien couillu, avec des centaines de pages. Un vrai mélo, avec des trémolos et des coups de théâtre, où l’auteur montre ce qu’il (en l’occurrence elle) a dans les tripes. Il n’en demeure hélas rien. «Térébenthine» reste un de ces petits livre au souffle court, ainsi que la NRF en publie bien trop. C’est comme si un super-scénario avait fini dans les mains d’un cinéaste de seconde zone. Carole Fives se révèle ici la pire ennemie de Carole Fives. Elle a passé à côté de son propre sujet. Le roman des plasticiens actuels, malmenés par les écoles et trop nombreux pour se voir absorbés par la société, ce sera pour une autre fois. Quel dommage!

Pratique

«Térébenthine», de Carole Fives, NRF Gallimard, 175 pages.

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