Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Carole Blumenfed restitue son oeuvre peint à Marguerite Gérard, 1761-1837

Belle-soeur de Fragonard, l'artiste a connu un grand succès auprès des amateurs de son temps. Puis elle a été oubliée. Un livre féministe lui rend aujourd'hui justice.

La couverture du livre avec "La bonne nouvelle" de 1804.

Crédits: DR

Ce n'est pas une vedette de l'histoire de la peinture, et il y a une bonne raison à cela. Marguerite Gérard (1761-1837) reste une femme, et la postérité l'a un peu oubliée. L'artiste a pourtant connu le succès de son temps. Une carrière durable. Mais elle a passé à la trappe, sauf quand il s'agit de rappeler que la Provençale a été la belle-sœur de Jean-Honoré Fragonard (1732-1806). L'histoire a bien sûr beaucoup spéculé sur leurs relations, faisant même de Marguerite la mère biologique d'Alexandre-Evariste, le fils de Fragonard et de sa sœur aînée Marie-Anne, né en 1780. Une sœur elle-même auteur de nombreuses miniatures restant à identifier. Sous l'Ancien Régime, toute la famille met la main à la pâte chez les artistes comme les artisans.

Après treize ans de recherches («je sais, treize ans, c'est très long»), Carole Blumenfeld donne sa monographie sur Marguerite aux éditions De Gourcuff-Gradenigo après avoir soutenu sa thèse en 2011. «Un ouvrage appuyé par le National Museum of Women in the Arts américain». On l'aurait plutôt imaginé chez Arthéna, qui sort chaque années deux ou trois bibles sur des créateurs anciens français méconnus. «Arthéna reste dans le strict cadre esthétique. Or j'entendais bien élargir de propos. Un ouvrage sur Marguerite Gérard me permet de parler de la position des femmes au XVIIIe siècle et de décrire leur univers. Je ne pense pas qu'Arthéna aurait aimé les pages où il est question de sexe, et en particulier de lesbianisme latent.» Il faut dire qu'il n'y a presque chez la peintre que des jeunes femmes, avec parfois des enfants. Les hommes se révèlent ici singulièrement absents. «Marguerite Gérard n'a jamais mis en avant le rôle du mari en tant que pivot de la famille, ce que faisait son contemporain Louis-Léopold-Boilly.»

Les quatre mains

Dernière de sept enfants, Marguerite est montée toute jeune à Paris depuis Grasse. Le père, qui exerçait la profession typique pour la ville de parfumeur, avait quitté les siens pour devenir soldat en Afrique. L'adolescente a tôt manifesté des dons. Son beau-frère pouvait lui servir de mentor. Sans plus, n'en déplaise aux amateurs de situations familiales compliquées et de libertinage propre au Siècle des Lumières. «Il s'est du coup posé le problèmes des œuvres exécutées à quatre mains. Certains historiens de l'art en ont vu beaucoup. D'autres niaient leur existence. Afin d'être sûre, il me fallait voir les toiles de mes yeux pour différencier les styles.» Nous voici au cœur du problème. L'accès à de nombreux tableaux, pour la plupart en mains privées, s'est révélé difficile. «Il m'a fallu parfois les pister pendant des années.»

"Le bouquet", vers 1783-84. Une toile à quatre mains. Photo DR.

Ce n'est qu'après avoir réuni un «corpus» important que Carole Blumenfeld a pu finir son doctorat et s'attaquer au livre. «Il est ressorti beaucoup de choses dans les ventes aux enchères. Elles m'ont amenée à retrouver des originaux comme à dénoncer des copies. Une chose qui ne se révèle pas sans intérêt. Une reproduction constitue une belle preuve de succès.» Il a aussi fallu établir une chronologie. Une affaire délicate quand peu de toiles se voient datées. Il existe heureusement des gravures d'après les compositions les plus célèbres. Elles comportent une année de parution. «Pour le reste, je me suis guidée d'après la mode et l'évolution du style. Marguerite a su s'adapter aux nombreux changements de goûts intervenus entre le règne de louis XVI et la fin de celui de Charles X. Elle pose selon moi ses pinceaux à la fin des années 1820, fortune faite.»

Un style à la hollandaise

Cette fortune commence tôt. Marguerite se lance au moment où l'activité de Fragonard décline. L'homme se sent démodé. L'attention des amateurs va désormais aux tableaux très finis, à la manière hollandaise du XVIIe siècle. Un genre dans lequel Marguerite excelle, vêtant ses héroïnes de petites vestes bordées de fourrure que l'on voit chez Vermeer (alors inconnu) ou Terboch. «Le rendu des satins a dû lui demander beaucoup de travail.» Puis Marguerite, qui n'a jamais nourri l'ambition de devenir académicienne comme Elisabeth Vigée-Lebrun ou Adélaïde Labille-Guiard, adopte la sentimentalité d'un Empire pas toujours martial. «Elle peint des femmes pour des femmes.» Cela se vend bien. D'où des répétitions, complètes ou partielles. «Mais sans atelier, même si cette célibataire a toujours été proche de son neveu Alexandre-Evariste, qui accomplit une belle carrière personnelle.» Dans ces conditions, on peut comprendre que l'artiste expose peu. «Elle a su se faire une clientèle depuis sa série de petits portraits en pieds réalisé dans son atelier entre 1788 et 1791, que j'ai montrés en 2009 à Paris, au Musée Cognacq-Jay.»

"La mauvaise nouvelle" de 1804, qui se trouve au Louvre. Photo RMN.

Mais pourquoi connaît-on si mal Marguerite Gérard et nombre des ses contemporaines, puisque j'ai lu dans le livre que les visiteurs ont vu à la fin du XVIIIe siècle jusqu'à quarante femmes par Salon? La réponse se révèle complexe. Elle est un peu la même que pour les écrivaines de l'époque. «Ces femmes existent. Il y a des œuvres connues. Et pourtant, elles demeurent invisibles. L'exposition du Grand Palais sur Elisabeth Vigée-Lebrun constitue une exception.» Mais encore. «Je constate un manque d'intérêt, même de la part des féministes actuelles. Peu d'entre elles se cherchent des racines chez des créatrices anciennes. Par manque de culture. Parce que cela dérange certaines théories du genre, qui se veut toujours oppressé.» On a ainsi beaucoup glosé, dans l'exposition «Le modèle noir» d'Orsay dont il faudra bien que je vous parle un jour, sur l'identité de la femme posant. Cette servante de couleur se serait prénommée Madeleine. Mais nul ne s'est penché sur la vie de la femme ayant exposé le tableau en 1800. Qui s'attaquera un jour à Marie-Guillemet Benoist, qui a dû cesser de montrer ses tableaux en public pour «ne pas nuire» à la carrière de son mari, devenu sur le tard haut fonctionnaire d'Etat? Un beau sujet de genre, non? Eh bien, apparemment pas...

Pratique

«Marguerite Gérard, 1761-1837», par Carole Blumenfeld, aux Editions Gourcuff-Gradenigo, 280 pages.

Carole Blumenfeld, qui aura passé treize ans avec Marguerite Gérard. Photo Femme Actuelle Les vidéos.



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