Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CAEN/Le Musée part à la découverte de Lambert Sustris, peintre oublié

Crédits: Musée des beaux-arts, Caen 2017

C'est un nom. Mais peu d'amateurs, même pointus, savent ce qu'il recouvre vraiment. Lambert Sustris n'avait jusqu'ici bénéficié à ma connaissance d'aucune exposition. Le Musée des beaux-arts de Caen s'est risqué à montrer cet inclassable de l'art vénitien du XVIe siècle. Il en présente treize tableaux, obtenus non sans peine. Les grandes institutions se montrent souvent méprisantes avec les petites. Le Louvre aurait pourtant bien pu accorder sa grande et belle «Vénus» allongée, d'autant plus qu'il l'avait envoyée prendre l'air pendant plusieurs années dans sa succursale de Lens. Le Rijksmuseum d'Amsterdam ne se serait pas vraiment dépouillé en accordant son autre «Vénus», qui fait de la figuration dans ses pléthoriques collections. 

Il faut cependant saluer la tentative, reposant sur les travaux de Benjamin Couilleaux. Conservateur à Cognacq-Jay, celui-ci met la dernière main à une thèse sur l'artiste, jusqu'ici peu étudié. C'est souvent le cas, avec la peinture ancienne, pour les artistes ayant vécu dans plusieurs pays. Le scientifique doit non seulement pouvoir voyager mais connaître plusieurs langues, sous une forme de plus archaïque. Sustris, comme je vous le raconterai, est Hollandais. Il a accompli l'essentiel de sa carrière en Italie. Celle-ci se termine en Allemagne. Cela fait tout de même trois univers. Je reconnais qu'il y a pire. Michel Sittow, qui fait depuis le 28 janvier l'objet d'une importante rétrospective à la National Gallery de Washington, a ainsi passé de son Estonie natale aux Flandres, à l'Espagne, à l'Angleterre et au Danemark avant de revenir en 1518 à Reval (aujourd'hui Tallinn)...

Un tableau comme point de départ 

Que sait-on de Sustris? Très peu de chose. Tout part d'un tableau conservé depuis la création du musée par Caen en 1801. Un «Baptême du Christ». C'est le seul signé de manière sûre. Il porte en plus les armes de son commanditaire. Sustris y précise qu'il est d'Amsterdam. La chose laisse supposer qu'il est né dans la ville ou ses environ immédiats. Quand? Aucune date précise. Benjamin Couilleaux pense entre 1510 et 1515. Il est sans doute l'élève de Jan van Scorel. Une «Prédication de saint Jean-Baptiste» daterait de cette époque. En 1536, le débutant se trouve à Rome. Un célèbre graffiti de la Domus Aurea de Néron, qui faisait alors l'objet de fouilles archéologiques, unit son nom à celui de Marteen van Heemsberck et d'Herman Posthumus. En 1995, Nicole Dacos a écrit tout un livre, absolument passionnant, à partir de cette inscription. 

Vers 1540, Sustris arrive à Venise. Une ville volontiers tournée vers le Nord. Il y travaille à l'ombre du Titien, à l'apothéose de sa carrière, ou de Bonifacio da Pitati, que l'histoire de l'art tend aujourd'hui à négliger. Il y a les tableaux, mais aussi des cycles décoratifs dans des villas proches de Padoue, encore plus ou moins bien conservés. Sustris développe un style propre, assez vite reconnaissable. Il peint de grand paysages, aux couleurs pastels, dans lesquels de petits personnages jouent des scènes religieuses ou mythologiques. Certains sujets tendent à revenir. Il existe plusieurs «Baptême du Christ». Vers 1548, Sustris part pour Augsbourg, en Bavière. Une Diète s'y réunit dans un contexte religieux pour le moins tendu en présence de Charles-Quint. Titien séjourne en même temps à Augsbourg. Cranach aussi (mais en tant que prisonnier protestant). La ville est en plus celle des Fugger, les plus grands banquiers européens de l'époque, qui jouent bien entendu aux mécènes.

Une fin mystérieuse 

Sustris a apparemment beaucoup produit à ce moment. Les Allemands semblent avoir préféré ses figures féminines à mi-corps, issues du Titien et que multipliait à la même époque à Venise Paris Bordon, un beau peintre qui mériterait une fois une nouvelle exposition (celle de Trévise date de près de quarante ans). Elles devaient correspondre à leur idée, plutôt sensuelle, de la peinture vénitienne. Caen en propose quelques exemples. En 1553, Sustris se voit pourtant mentionné pour la dernière fois. Il a environ 40 ans. On a aucune idée de la suite, si tant est qu'il ait vécu plus longtemps. Ce qui est clair, c'est qu'il laisse un fils, né en Italie. Federico, qui deviendra Friedrich, se révèle pour sa part de formation florentine et romaine. Sa vie est mieux documentée. Passant du tableau au projet architectural et à la fresque, il a joué les chefs d'orchestre à la cour de Bavière établie à Munich, où il est mort en 1599.

Réparties dans deux salles du musée des beaux-arts de Caen, la petite exposition révèle un bel artiste. Elle en illustre l'inspiration, la manière et le style. Il y a là une évidente personnalité, un brin mélancolique. Les figures, aux traits bien reconnaissables avec leurs visages ronds, sont adroitement dispersés dans des paysages poétiques. Il s'agit bien sûr là d'une nature recomposée, où il n'y a pas d'hiver et où il ne pleut jamais. Le charme joue spécialement dans «Le baptême de l'eunuque éthiopien par le diacre Philippe», que le Louvre a tout de même prêté, vu qu'il traîne dans ses réserves. La scène religieuse se déroule discrètement à gauche. Une voiture tirée par des chevaux occupe davantage de place à droite. Le paysage est magnifique, avec une petite ville portuaire dans les bleus du fond. On pense encore au Titien, mais aussi déjà à Rubens.

Pratique 

«Lambert Sustris», Musée des beaux-arts, Le Château, Caen, jusqu'au 4 mars. Tél 00332 31 30 47 70, site www.mba.can.fr Ouvert du mercredi au vendredi de 9h30 à 12h30 et de 14h à 18h, les samedis et dimanches de 11h à 18h. Petit catalogue écrit par Benjamin Couilleaux et publié par le musée.

Photo (Musée des beaux-arts de Caen): "Le baptême du Christ", unique oeuvre signée de l'artiste.

Prochaine chronique lundi 6 février. Un nouveau Salon pointe le nez à Paris. Ne serait-ce pas abusif?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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