Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BRUXELLES/Bozar propose après Liverpool "Yves Klein, Le théâtre du vide"

Crédits: Tous droits réservés/Bozar, Bruxelles

Je ne vous parle pas souvent de Bozar, ex-Palais des beaux-arts, qui joue un peu à Bruxelles le rôle du Grand Palais à Paris. Il ne s'agit cependant pas d'un simple lieu d'expositions. Cet énorme bâtiment, le dernierimportant  dessiné par Victor Horta, un roi de l'Art Nouveau belge qui s'était assez douloureusement recyclé dans l'Art Déco, possède de multiples fonctions. C'est aussi une salle de concerts, de théâtre et de danse. L'endroit abrite également les deux salles de la Cinémathèque belge, moins patrimoniale qu'elle le le fut jadis, quand le plus petit de ces deux espaces restait voué au seuls films muets.

Ce sont néanmoins les expositions qui font aujourd'hui la notoriété de Bozar, un édifice physiquement à bout de souffle. Beaucoup d'entre elles sont montées sous forme de coproductions. Je vous ai récemment dit que le Fernand Léger de Pompidou Metz s'y retrouverait début 2018. L'actuel Yves Klein vient de la Tate. Mais attention! De la Tate Liverpool, puisque le musée anglais a développé plusieurs antennes, dont celle de Saint-Yves, dans le Pays de Galles. Le commissaire reste ici le même que pour la version anglaise, présentée cet hiver. Pas de partenaire belge. «Yves Klein, Le théâtre du vide» est signé dans les deux cas par Darren Pih.

Un novateur foudroyé

Comme Piero Manzoni, montré il y a peu par le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne, Klein fait partie des novateurs foudroyés. Le Niçois est mort à 34 ans en 1962. Il s'agit donc d'une trajectoire courte, dont il reste difficile de dire sur quoi elle aurait débouché. Né dans une famille d'artistes, Klein a parallèlement fait des études à l'Ecole nationale de la marine marchande et à l'Ecole des langues orientales. On peut y voir le début de son goût des voyages et de sa fascination pour l'Asie. Pas que celle des langues ou des calligraphies! Une grande partie de l'activité d'Yves Klein a tourné autour du judo, dont il est devenu un des grands maîtres européens. Une manière comme une autre de s'initier à l'importance de la concentration avant l'instant décisif. 

D'Yves Klein, le grand public connaît surtout le fameux bleu symbolisant l'expansion infinie de l'univers («International Klein Blue»), les empreintes de corps féminins dénudés enduits de peinture, le «monogold» ou les œuvres réalisées au lance-flammes sous la surveillance de pompiers. De taille moyenne, l'actuelle exposition tourne autour du «théâtre du vide». «Le vide» constituait en effet le thème de la présentation tenue chez sa galeriste Iris Clert à Paris, entre le 28 avril et le 12 mai 1958. Une provocation bien dans le goût de l'époque, où il existait encore un public bourgeois en tenue de soirée à choquer. Deux mille personnes étaient alors venue assister à un vernissage de murs absolument nus.

Un moment intense 

N'y avait-il donc là qu'une envie de provoquer? Evidemment pas! Il se trouvait aussi une quête d'absolu, dont le rien fait autant partie que le tout. L'expérience de 1958 se voit donc replacée dans son contexte. C'est un moment très créatif pour Klein. Il décore alors en Allemagne le nouvel opéra de Gelsenkirchen, qu'il remplit notamment d'éponges imprégnées de bleu. C'est aussi le début du pinceau vivant, qui donnera par la suite les «Anthropométries» dont je vous ai déjà parlé. Klein rédige aussi les deux conférences qu'il prononcera l'année suivante à la Sorbonne. Des exposés rejoignant le fameux vide. Il s'agit de l'«Evolution de l'art et de l'architecture vers l'immatériel». Pensez bien que nul ne parlait alors de virtuel! 

Il y a donc des choses aux murs de Bozar. Voire même par terre, où le visiteur découvre dans une salle un gigantesque tapis éphémère réalisé en International Klein Blue. C'est tout de même une rétrospective Klein déguisée! Le public a droit à son content d'images, avec bien sûr d'entrée la célébrissime photo de l'artiste sautant dans le vide. C'était au 5, rue Gentil-Bernard, à Fontenay-aux-Roses, en octobre 1960. Il y a même ici, d'une certaine manière, le son. On se souvient que les performances réalisées sous la direction de Klein par des mannequins nus marquant de leurs corps un papier ensuite marouflé sur toile étaient accompagnée par la «Symphonie monotone». Une épreuve pour les oreilles et les nerfs. Cette note unique, maintenue vingt minutes, se voyait suivie de vingt minutes de silence.

L'Indonésie et Mai 68 

Qu'y aura-t-il par la suite à Bozar? Deux présentations indonésiennes, l'une d'art tribal et l'autre d'art indonésien depuis 1835 se verront proposées en octobre dans le cadre des... Europalia. Parallèlement au Fernand Léger de février-mai 2018, il y aura une chose importante sur la nature morte espagnole du XVIIe siècle, ou les «bodegónes». La suite se révélera photographique avec un été années 60 tournant autour du cinquantenaire de Mai 68. Eh oui, le temps passe et il muséifie tout...

Pratique

«Yves Klein, Le Théâtre du vide», Bozar, 23, rue Ravenstein (attention, la billetterie se trouve de l'autre côté de la rue), Bruxelles, jusqu'au 20 août. Tél. 00322 507 82 00, site www.bozar.be Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Photo (DR/Bozar, Bruxelles): Des empreintes réalisées par des mannequins nus enduits de bleu.

Prochaine chronique le mardi 11 juillet. Un guide a paru sur les palaffites suisses. Rendez-vous dans la préhistoire.

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