Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Bruxelles sort le peintre caravagesque Théodore Van Loon de l'ombre

Né en 1582, mort en 1649, Van Loon a vécu entre les Flandres et Rome. Bozar montre aujourd'hui son oeuvre vigoureux. Il s'agit toujours d'art sacré.

Fragment de "L'Annonciation" de l'église Saint Jean-Baptiste au Béguinage de Bruxelles. Cet immense tableau a été créé à partir de deux volets d'orgue,

Crédits: Bozar, Bruxelles 2018

On parle toujours des arbres qui cachent les forêts. La chose vaut particulièrement pour la peinture flamande du XVIIe siècle. Il y a là trois grands feuillus, comme dans la célèbre gravure de Rembrandt (qui était, lui, hollandais). Rubens, Van Dyck et Jordaens occupent toute la place. Leurs collaborateurs restent par définition dans l'ombre. Les autres se contentent de fonds de salles dans les musées, quand ils ont réussi à remonter des caves. C'est dans les seules églises que cet art très catholique (on est en pleine Contre-Réforme face au Provinces Unies protestantes) reste le plus visible. Encore faut-il disposer des les bonnes adresses et bénéficier d'un peu de lumière...

Il y a bien sûr eu des remises en selle. Je me souviens d'une lointaine rétrospective Théodore van Thulden à Bois-le-Duc, la ville de Jérôme Bosch. Cet été, le Musée de Flandre à Cassel (minuscule cité française particulièrement difficile d'accès sans voiture) montrait Gaspar de Crayer. C'est au tour de Bruxelles de proposer aujourd'hui son Théodore van Loon dans un lieu plus central. L'exposition se déroule en effet à Bozar. Autrement dit l'ancien Palais des beaux-arts, construit dans les années 20 par un Victor Horta ayant perdu toute inspiration après sa période Art Nouveau. Que dire? L'endroit ressemble à un tombeau pharaonique. Une impression accentuée à l'intérieur par le décatissement de l'édifice. C'est une sorte de pré-ruine, à l'image d'une grande partie de la capitale belge. Nous ne sommes pas loin du Palais de Justice, dont les travaux de restauration sont interrompus en plein chantier depuis des années...

Un accrochage aéré

On ne sait pas grand chose sur la vie de Théodore van Loon. Une date de naissance pourtant. Le peintre voit le jour en 1582 à Erkelenz. Il est donc d'un lustre (cinq ans) le cadet de Rubens. Nous (enfin pas moi, les spécialistes) n'avons aucune idée de sa formation locale. En 1602 il arrive à Rome, où il se voit recensé jusqu'en 1608. Il se trouve dans la Ville Eternelle au moment où le Caravage y fait sensation. Mais il ne faut pas oublier qu'Annibal Carrache joue aussi les stars dans la cité des papes avec ses décors du Palais Farnèse. Van Loo fera toujours sa culture visuelle en Italie. Il y retournera en 1617, en 1628 et sans doute en 1631. Rome est à nouveau la «caput mundi». C'est là que tout se passe à l'époque. Il y a des communautés française, allemande, espagnole ou néerlandaise. Entre temps, notre homme vit à Bruxelles, puis à Louvain. Il meurt en 1649 à Maastricht, dans ce qui est devenu officiellement les Pays-Bas après la fin de la Guerre de trente Ans en 1648.

Organisée par Sabine van Sprang, l'exposition comprend peu d’œuvres, avec des pièces de Federico Barocci, de Ludovic Carrache ou d'Abraham Bloemaert mises en comparaison. L'accrochage frappe par son côté aéré. Sa qualité aussi. Bozar, qui nous a habitué à des choses plutôt pauvrettes et bricolées, impressionne ici avec ses salles repeintes en bleu roi et ses éclairages soignés. Il n'y a parfois que deux œuvres aux murs, mais il ne faut pas oublier leur grande taille. Il s'agit de sujets religieux. Les Flandres catholiques, restées sous obédience (et obéissance) espagnole veulent relancer la peinture sacrée. Un nouveau type d'image s'impose après 1600, plus direct. Il s'agit d'inciter à la piété et de proposer au fidèle des identifications possibles. Le tout n'excluant bien sûr pas une certaine séduction. Il faut de tout pour émouvoir.

Un art vigoureux

La critique actuelle ne connaît pas de réalisation de la période italienne, sauf une «Pieta» trop évidemment dérivée d'un modèle de Marco Pino pour avoir été réalisée ailleurs. Ce qui est montré a donc été réalisé sur commande en Flandre à l'intention d'églises et de congrégations. Ce sont là des tableaux vigoureux, comportant des éléments caravagesques. Van Loon aime les clair obscurs. Les figures non idéalisées. Les compositions plutôt simples. Il n'y a pas chez lui d'inclination au grand baroque. Van Loon ne regarde pas du côté de Rubens, même s'il partage son goût pour les blondes aux yeux noirs. Beaucoup de toiles proviennent de collections particulières comme l'étrange «Naissance de Samson» ou l'esquisse de «L'Assomption de la Vierge», qui peut du coup se voir confrontée au produit final, conservé au Musées royaux des beaux-arts de Belgique voisins (1).

Tout Van Loon n'est pas transportable. On avait tendance à voir colossal du côté de Bruxelles ou d'Anvers vers 1620. C'est par un film, très bien fait, que le visiteur découvre la basilique de Montagu, dans le Brabant, qui demeure un important lieu de pèlerinage. C'est une œuvre d'art totale avec une église carrée en pleine nature, surmontée d'une énorme coupole. Van Loon en a réalisé les tableaux d'autel. Ils sont restés en place, alors que la «Sainte Trinité avec la Vierge, Saint Jean-Baptiste et les anges» de l'église Saint Jean-Baptiste au Béguinage de Bruxelles et surtout la gigantesque «Annonciation» du même lieu de culte ont fait le (mini) voyage. Il faut dire que tout a aussi dépendu des campagnes de restauration. Une telle manifestation sert aussi à de tels travaux. Et Van Loo avait bien besoin d'un coup de plumeau, pour ne pas dire davantage.

Echec public

L'exposition ne rencontre aucun succès public. C'était prévisible. Mais, s'il y a quelques visiteurs pour découvrir «Beyond Klimt» à Bozar, je n'ai pas croisé davantage de monde dans l'exposition «Chris Marker» reprise de la Cinémathèque française. Bruxelles n'est pas Paris. Il me semble permis de le regretter. D'une part, les amateurs potentiels perdent l'occasion de découvrir un bel artiste. De l'autre, un échec risque de bloquer de nouvelles tentatives du même genre. Or il existe bien des Flamands du «Siècle d'or» attendant au purgatoire leur réhabilitation.

(1) Réapparu tout récemment au Kunstmuseum de Bâle, qui l'a reçu en dépôt de la Katholische Universitätsgemeinde, «Le Mystère de la Résurrection» fait partie de la rétrospective actuelle.

Pratique

«Théodore van Loon, Un caravagesque entre Rome et Bruxelles», Bozar, 23, rue Ravenstein, Bruxelles, jusqu'au 13 janvier. Tél. 00322 507 82 00, site www.bozar.be Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h.


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