Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Bruno Stefanini, le collectionneur suisse aux 100 000 oeuvres, est mort à 94 ans

Italien d'origine, arrivé à Winterthour à 14 ans, l'homme s'était construit un empire immobilier. Il rachetait des immeubles vétustes dont il pressurait les locataires. Se nourrissant de cervelas, il mettait tout son argent dans ses achats.

Bruno Stefanini dans son château de Luxburg en 1991. Il existe très peu de photos de lui.

Crédits: Oskar Koller, Keystone

Personne ne connaissait en Suisse romande Bruno Stefanini avant que la Fondation Gianadda expose en 2014 une infime partie de sa collection. Il faut dire que l'homme se cachait derrière sa fondation. Il n'existait presque aucune photo de lui. Créée en 1980, la fondation Kunst Kultur und Geschichte (SKKG) prêtait sous ce nom, avec comme indication complémentaire de provenance Winterthour, des Hodler, des Giovanni Giacometti ou des Segantini. Rien que de l'art suisse (1). Et pas n'importe lequel! Aussi traditionnel dans ses goûts que Christoph Blocher, l'homme d'affaires zurichois n'allait pas jusqu'à l'abstraction. Trop dangereux. Un peu gauchiste. Il lui fallait une figuration sage, des sujets convenables et un solide métier d'artiste.

Bruno Stefanini vient de mourir dans son appartement de Winterthour. Sa fille Bettina, une dame ayant fait sa carrière de chercheuse scientifique en Irlande, a communiqué la nouvelle. Son père avait 94 ans. Italien, il était arrivé en Suisse à 14 ans. Son propre géniteur, Giuseppe, s'y trouvait déjà. Il tenait depuis 1930 au restaurant à Winterthour. Cuisine du Sud, ce qui restait rare en Suisse. Situé dans la Marktgasse, le Salmen était une affaire en or. L'homme la dirigea ainsi jusqu'en 1957. C'est l'origine de la fortune des Stefanini, dont le petit-fils d'immigré Léonard Gianadda devait se sentir proche. La suite n'allait pourtant pas de soi. Apparemment peu aimé dans son école, Bruno quitta le gymnase juste avant sa maturité. Il tenta le Poly. Ce n'était pas sa voie. Ou pour être plus exact il n'en fallait pas tant, juste après la guerre. Vu le boom immobilier d'alors en Suisse alémanique, on ne se montrait pas très regardant sur les mérites des bâtisseurs.

Une fondation au contenu peu clair

Ce n'est cependant pas avec ses maisons mais celles des autres que Bruno va se bâtir un empire à Winterthour et dans ses environs. «Je collectionne des maisons comme d'autres les timbres poste», disait-il. Il rachète donc des immeubles, si possible dans un état médiocre. Il les retape aussi peu que possible, d'où de nombreux problèmes avec ses locataires comme les autorités municipales. Certaines constructions menacent de s'écrouler. Ce qu'il faut à notre homme, c'est en tirer le plus d'argent possible. Celui-ci permet ses achats. Notre homme, qui se nourrit par ailleurs de pain et de cervelas, se révèle boulimique côté art. Des journaux de Suisse allemande parlent de 100 000 objets au final, dont 34 000 feraient partie de la Fondation. Une fondation dont on ne connaît pas le contenu exact. Au moment de l'exposition de Martigny, montée en coproduction avec le Kunstmuseum de Berne, une secrétaire à sa dévotion s'occupait de tout. C'était à la fois l'employée soumise et le dragon gardant les trésors. Une chose sûre. A côté de la peinture helvétique, Stefanini appréciait les souvenirs historiques. La tenue d'amazone de Sissi. Le bureau de Kennedy. Un chapeau de Napoléon.

En 2014, année où paraît une biographie de Stefanini signée Miguel Garcia, la situation se détériorait pourtant. Le Zurichois, qui avait parallèlement acquis quatre châteaux (Grandson, Luxbourg, Bretensberg et Salenstein) dans l'idée d'en faire des musées, a subi l'année précédente une opération. Celle-ci a apparemment diminué ses facultés. La Fondation lui échappe (2). Ses enfants Bettina et Vital font tout leur possible pour en reprendre la maîtrise à ses gestionnaires. D'où d'interminables procès, dont la presse d'outre Sarine se fait l'écho avec délectation. L'affaire vient à peine de finir. Comme le rappelle dans son édition du 15 décembre la «Neue Zürcher Zeitung», c'est le 13 juin 2018 que le Tribunal Fédéral a enfin tranché. Les deux enfants, que lui avait laissés son épouse en quittant abruptement Stefanini en 1971 après dix ans de mariage, sont rétablis comme gestionnaires de SKKG. Au moment où l'on enterre Bruno Stefanini, les choses ne prêtent donc plus à contestations.

Giacometti et Segantini

Le public devrait donc en savoir davantage quand une partie des œuvres se verra exposée. Sans doute à Grandson, l'unique château de la famille ayant récemment subi des travaux. Dans mes souvenirs, il y avait à Berne et à Martigny d'excellentes choses dans un contexte global un brin ennuyeux. Je me souviens notamment d'un merveilleux Augusto Giacometti symboliste et des grands dessins de Giovanni Segantini. Il faudrait sans doute pouvoir élaguer le reste. J'ignore bien sûr si les statuts de Kunst Kultur und Geschichte le permettent. Mais 100 000, voire 34 000 oeuvres, c'est à mon avis trop pour une institution privée, avec ce que cela suppose de gestion et d'entretien. Pour la suite de l'histoire, il faut donc attendre.

(1) Il y avait un côté très nationaliste chez Stefanini. qui voulait empêcher la sortie à l'étranger du patrimoine helvétique.
(2) L'histoire fait penser à celle du docteur Rau, grand collectionneur de peinture ancienne lié à la Suisse. L'homme avait été déclaré irresponsable, mais ce jugement n'était pas valable dans tous les pays. Sa succession tient du roman, que je ne vais pas vous raconter ici.

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