Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Bruno Decharme donne près de mille oeuvres d'art brut au Centre Pompidou

Pour le musée parisien, c'est la révolution. Une forme d'expression acquiert droit de cité. Cela dit, la capitale déborde de richesses dont elle ne sait plus quoi faire.

Aloïse entre au Centre Pompidou.

Crédits: Succession Aloïse, RMN, 2021.

«Il s’agit d’un profond bouleversement pour notre musée.» Pour une fois, Bernard Blistène, en charge des collections patrimoniales du Centre Pompidou, ne se grise pas de mots. La donation de Bruno Decharme change l’orientation du fonds entier de Beaubourg. Le cinéaste et collectionneur d’art brut vient d’offrir 921 œuvres lui appartenant à l’institution. Cela dit, l’homme ne se met pas pour autant à poil, comme on dit vulgairement. Il lui en restera passé 5000. A l’image des artistes dont il a acquis des œuvres, le monsieur se révèle boulimique et surabondant.

Augustin Lesage. L'homme de la symétrie. Photo Succession Augustin Lesage, RMN 2021.

Decharme, dont une partie du fonds a été présentée à Arles il y a quelques années, a reçu la révélation lors de la visite de la Collection de l’art brut à Lausanne. C’était en 1977. Le lieu avait ouvert un an plus tôt, grâce à l’énorme ensemble offert par Jean Dubuffet (1901-1985). Cet habitué des fâcheries s’était brouillé avec la France. Cela dit, le peintre n’a pas eu à regretter son geste. La cité vaudoise a fait tout ce qu’il fallait afin de faire connaître une forme artistique jusque là marginalisée, sinon niée. Présentation, expositions, publications… Bruno Decharme a donc décidé de se mettre en chasse. Il a ainsi acheté dès 1980 ce qu’il pouvait d’artistes encore peu liés au marché de l’art. Il a également fondé l’ABCD, ou «Art brut, connaissance et diffusion». L’homme tenait moins que Dubuffet à mettre les créateurs bruts sous une cloche de verre protectrice.

Toujours la capitale!

Le cadeau fait à Beaubourg contient ainsi les expressions de 242 hommes et femmes pouvant se situer dans la nébuleuse, finalement assez floue, du «brut». Il y a bien sûr là les ténors, d’Adolf Wölfli (aujourd’hui mis en vedette par une exposition du Zentrum Paul Klee de Berne) à Augustin Lesage et d’Aloïse à Madge Gill. Mais le visiteur retrouvera bien d’autres noms, plus confidentiels. Cela naturellement le jour où leurs productions se verront accrochées. On parle d’une seule salle au cinquième étage, ce qui paraît misérable pour autant de monde. Il y a bien davantage d’espace au LAM de Villeneuve-d’Ascq, dans la banlieue de Lille. Le LAM s’est en effet agrandi il y a une dizaine d’années afin d’accueillir les largesses en la matière obtenues grâce à l’Association Laracine, regroupant plusieurs amateurs. Mais Beaubourg n'a pas changé de taille depuis son ouverture en 1977, alors que son stock de peintures et sculptures a plus que sextuplé...

Bruno Decharme. Photo Nathalie Mey, Fondation ABCD.

Ceci met finalement à vif le problème fondamental qui mine les musées français. Tout le monde veut donner, pour de pures considérations de prestige, à Paris. Rien qu’à Paris. Or la capitale devient sans nul doute la ville de France où il y subsiste le moins de place pour des adjonctions quantitativement importantes. Mieux vaudrait sans doute regarder ailleurs, comme les époux Cligman. Ceux-ci ont récemment doté l’admirable abbaye médiévale de Fontevraud de leur oeuvres modernes. Mais il faut pour cela ravaler un peu de sa fierté. «Il n'est de bon bec que de Paris», disait déjà François Villon au XVe siècle.

Succession en vue

La chose n’est pas le problème de Bernard Blistène, qui de toute façon s’en va. Nommé en 2014, l’homme part à la retraite le 28 juin prochain, ouvrant ainsi une succession difficile. Une de plus! Que voulez-vous, les années passent… Bernard est le fils de Marcel Blistène, qui dirigea au cinéma Edith Piaf ou Viviane Romance au cinéma dans les années 1940 et 1950. A ce propos (mais nous éloignons ici beaucoup de l’art brut!) je vous recommande la vision de son «Macadam», où Simone Signoret tapine pour le compte de Françoise Rosay. Cette dernière est sublime dans le rôle de Madame Rose, la tenancière de l’Hôtel Bijou....

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."