Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Brigitte Benkemoun feuillette le carnet d'adresses de Dora Maar

Trouvé par hasard, le calepin restitue la vie de la photographe après sa rupture d'avec Picasso. La quête de l'écrivain donne lieu à un excellent livre.

Dora Maar au début des années 1940.

Crédits: DR

Le hasard fait parfois bien les choses. T.M., le compagnon de la narratrice (dont le lecteur finira par apprendre grâce aux remerciements finaux qu'il s'agit du journaliste Thierry Demaizière) perd son vieil agenda Hermès. Impossible de le remplacer. Le modèle ne se fait plus. Brigitte Benkemoun décide d'en acheter un vieux sur eBay, au rayon «Petite maroquinerie vintage». L'objet arrive, mais rempli. Il contient une vingtaine de pages avec des adresses et des numéros de téléphone. Une date aussi, puisque le calendrier final annonce 1952. Curieuse, la récipiendaire regarde les noms. Rien que du beau monde! Cocteau suit ou précède Aragon, Brassaï, Braque, Marie Laure de Noailles, Nathalie Sarraute, Balthus ou Eluard.

A qui a pu appartenir ce carnet? Brigitte enquête sur le terrain, en consultant de vieux bottins et en tapant sur Internet. Si les vendeurs lui resteront inconnus, le propriétaire initial peut se retrouver par recoupements successifs. Qui a connu Chagall, Giacometti et Oscar Dominguez, tout en passant sur le divan du lunatique Lacan? L'étau finit par se resserrer, grâce à la présence d'un un fourreur et d'un institut de beauté, autour d'une «femme artiste entretenant des liens privilégiés avec des surréalistes». Un nom finit pas s'imposer. Celui d'Henriette Théodora Markovitch, dite plus brièvement Dora Maar. L'absence par trop criante de Picasso le confirme. D'une part, Dora s'est alors vue répudiée comme «maîtresse officielle» depuis déjà six ans. De l'autre, elle connaît par cœur les coordonnées de son ex-amant.

Une personne difficile

Pendant deux ans, comme hypnotisée, Brigitte Benkemoun va travailler sur ce calepin. Il fournit une radiographie de la vie de Dora après Picasso et avant son volontaire retrait du monde. Au début des années 1950, elle voit encore les mêmes gens qu'avant. Une manière comme une autre de narguer le peintre, qui lui réserve parfois une nouvelle humiliation. Leurs rapports ont toujours tenu du SM. En ce domaine, Dora est une récidiviste. Elle a développé auparavant une liaison avec Georges Bataille, le premier époux de Madame Jacques Lacan. Ainsi que le note avec raison Brigitte, nous sommes dans un village d'intellectuels Rive Gauche où tout le monde se connaît, se jauge et s'accouple. Dans un chapitre plutôt iconoclaste de «Je suis le carnet de Dora Maar». Paul Eluard retrouve ainsi son vieux surnom de «le partouzeur».

Comme dans les films à sketches, chaque correspondant de Dora Maar obtient une fois son droit à la vedette avant de s'éclipser par la suite. Quels liens gardait-elle avec les amis d'antan, alors qu'elle ne possédait plus son aura de favorite royale et que sa propre peinture intéressait peu de monde? Il fallait que les gens puissent supporter ses moments dépressifs, voire ses crises de folie. Il y a même un bref internement en 1945, avec sans doute des électrochocs. Puis, après l'arrêt de son analyse chez Lacan, vient la montée mystique. Dora la libertaire se transforme en grenouille de bénitier, espérant même avec l'appui d'un prêtre à l'ancienne convertir Picasso. Fol espoir! Plus ennuyeux, Dora sombre parallèlement dans une obsession homophobe (elle qui avait connu le Tout Paris gay!). Terrible est enfin sa chute dans l'extrême-droite, alors qu'elle partait de l'extrême-gauche. On retrouvera à sa mort en 1997 un exemplaire de «Mein Kampf» usé par de fréquentes lectures. Une idée qui affole Brigitte Benkemoun, Juive. Mais il faut bien admettre les faits. Dora a passé toute l'Occupation dans la terreur de passer pour «non-aryenne».

Le survivant

Dans cet ouvrage brillant, qui évite les poncifs littéraires tout comme les clichés biographiques (même si Brigitte parle de gens très connus), plusieurs noms se révèlent. Des gens sur lesquels peu, voire rien n'existe sur Wikipedia. Une chose qui n'a pas dû faciliter les recherches. Le personnage le plus attachant se révèle André-Louis Dubois. Un haut fonctionnaire. Préfet dans divers départements. Résident général au Maroc. Préfet de police de Paris. Et, à la fin, administrateur de «Paris-Match» (1). Ouvertement homosexuel, ami des surréalistes et sur le tard mari de Carmen Tessier, qui signe chaque jour dans «France-Soir» «les potins de la commère», Dubois a plusieurs fois sauvé la mise de Picasso pendant la guerre. Dora a reçu une carte où il était dit: «en cas de problèmes, appelez-moi». Le peintre rompra pourtant avec lui en 1964. Il n'avait pas signé sa demande de faire interdire les mémoires de Françoise Gilot, celle-là même qui avait supplanté Dora auprès de l'Espagnol. Dubois ne pouvait pas faire ça à celle qui était aussi devenue une amie.

Et puis il y a le survivant! Brigitte Benkemoun pensait les correspondants de Dora morts jusqu'au dernier. Eh bien non! Il y a toujours Etienne Périer, dont certains se rappellent les films commerciaux des années 1960 et 1970 avec des acteurs comme Danielle Darrieux, Lea Massari, Michel Piccoli ou Michel Serrault. Le cinéaste vit aujourd'hui retiré en Provence. Il se souvient de Dora, rencontrée en 1950. Il avait 18 ans. On lui avait dit qu'il allait rencontrer «La femme qui pleure» de Picasso. Lui-même était le rescapé d'un drame. Il survivait au premier grand accident civil d'aviation de l'après-guerre. Une partie de sa famille avait succombé dans le crash. Horrible détail, Etienne Périer était le fils du directeur de la Sabena, et l'appareil appartenait à la compagnie belge... Le cinéaste voit la quête de Brigitte comme un vrai scénario de film.

Le plombier et le vétérinaire

Voilà pour les VIP. Brigitte Benkemoun est aussi partie sur les traces du plombier, du vétérinaire ou du marbrier funéraire de Dora. Il faut de tout pour faire un monde, avant que vienne la nuit. La femme est en effet morte oubliée. Moins de dix personnes ont assisté à son enterrement. Il faut dire que l'annonce devait paraître, selon sa volonté, par la suite seulement. Le grand public redécouvrira alors la muse oubliée, la photographe surréaliste et la militante, puis ce sera la vente aux enchères des œuvres gardées des huit ans passé avec Picasso. La vacation rapportera 213 millions d'euros. Une partie d'entre eux iront à une paysanne croate nonagénaire, que Dora n'avait jamais vue. Elle n'était jamais allée dans la «père patrie», sa mère étant Française. Il s'agissait là d'une des ses dernières parentes, retrouvée par un généalogiste qui bénéficié du pactole. C'est la vie...

(1) Tout a souvent mal fini pour Dubois. Il a distribué trop de passeports aux Juifs en 1940. Au Maroc, il désapprouvait la politique coloniale de la France. A la police, il pénalisait les automobilistes.

Pratique

«Je suis le carnet de Dora Maar» de Brigitte Benkemoun aux Editions Stock, 335 pages. Une rétrospective Dora Maar se déroule à Paris, au Centre Pompidou depuis le 29 mai. Elle dure jusqu'au 29 juillet.

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