Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Bret Easton Ellis dénonce le politiquement correct actuel dans son livre "White"

L'auteur du légendaire "American Psycho" n'a va pas avec le dos de la cuillère. Il tape sur ses amis démocrates, accusés de tuer la liberté de pensée et de création.

Bret Easton Ellis, qui s'est mis das une situation de paria.

Crédits: Rik Romko

Pour la gauche américaine, c'est comme un coup de poignard dans le dos. Un tel choc fait moins mal qu'une estocade dans le ventre, à ce qu'il paraît. L'impression n'en demeure pas moins pire, si l'on y survit. Il y a eu trahison, et ce par l'un des siens. Enfant chéri (un enfant terriblement monté en graine, il est vrai!) des libéraux d'outre Atlantique depuis la parution de «Moins que zéro» en 1985, Bret Easton Ellis crache dans la soupe avec «White». Un pavé sorti le 16 avril aux Etats-Unis, et livré sous sa forme française le 2 mai. L'écrivain s'est permis de dire en 290 pages le mal considérable qu'il pense des biens-pensants du Parti démocrate, traités par lui de terroristes du «politiquement correct».

Tout est parti d'une anxiété, pour l'auteur du légendaire «American Psycho» de 1991. L'écrivain s'est peu à peu rendu compte qu'émettre dans son pays une opinion dissidente, voire différente, pouvait devenir dangereux. Un «tweet» inconsidéré (et notre homme a tendance à en abuser en fin de soirée, à l'instar de son président Donald Trump) pouvait désormais ruiner votre réputation et faire de vous un paria social. «La culture dans son ensemble paraît encourager la parole, mais les réseaux sociaux se sont transformés en piège, et ce qu'ils veulent vraiment, c'est se débarrasser de l'individu.» Bref, ils sont devenus un modèle de conformisme, pour ne pas dire une école de connerie. Du genre bête et méchant. Le contraire du défunt journal «Hara-Kiri», qui avait jadis fait de ces deux mot accolés son slogan.

"Génération dégonflée"

Beaucoup d'idées se bousculent dans «White». Trop, sans doute. L'essentielle est celle de «génération dégonflée». Notre monde, qui a sacralisé l'enfance, entend en faire un état permanent. Le cocon entourant les petits Occidentaux, qui ne doivent subir aucun traumatisme, ne devrait jamais crever par la suite . «Cette nouvelle politique exige de vous que vous viviez dans un monde où personne n'est jamais offensé, où tout le monde est gentil et aimable, où les choses sont sans tache et asexuée, et même sans genre si possible.» D'où les «safe places» dans les universités, qui devraient en principe demeurer le lieu des débats d'idées. D'où des textes et images que l'on peut uniquement «liker». D'où un univers se voulant inclusif et pluriel, à l'exception de la pluralité des opinions. Nous vivons aujourd'hui selon Bret Easton Ellis dans un dictature douce, où il faudrait contrôler jusqu'à ses rêves. Un monde «bisounours», où rien ne vient choquer quiconque avec des "micro-agressions". Tout doit devenir positif. La culture, qui se voulait il y a vingt ans encore dérangeante et scandaleuse, sert aujourd'hui de DermaPlast social.

Cette culture plate, qui interdit de vagabonder hors des clous de la pensée unique, se voit décortiquée par Ellis dans la littérature et surtout le cinéma. Il ne vit pas entre New York et Los Angeles pour rien. C'est, a contrario, pour le romancier comme si les arts plastiques n'existaient pas. L'auteur de «White» dénonce ainsi avec férocité l'attribution de l'Oscar 2017 à un produit comme «Moonlight». «Le film avait coché toutes les cases de notre obsession du moment montrant la politique identitaire. Le personnage principal était gay, noir, pauvre, martyrisé et victime», écrit Ellis, lui-même homosexuel militant. Important en effet que de tenir le rôle de la victime! D'ailleurs, tout le monde le veut aujourd'hui, cet emploi. D'où une «victimisation» générale, commencée il y a plusieurs décennies. Venue des Etats-Unis, elle s'est depuis étendue en Europe. Il suffit de voir les «Indigènes» français, à la pensée parfois indigente. Le fait de se sentir «victimisé» par des Blancs dominants autorise en retour à toutes les attaques.

Un déni de réalité

Tout cela est bien connu, et parfois encore dénoncé. Mais là où Bret Easton Ellis envoie loin le bouchon, c'est quand il associe le politiquement correct et la victimisation aux Démocrates. Les partisans de Blanche Neige-Hillary Clinton n'ont toujours pas digéré sa défaite devant le grand méchant loup Donald Trump (qu'Ellis par ailleurs n'aime pas non plus!). Pour l'écrivain, il existe chez eux un déni de réalité. Ces gens vivent dans une bulle idéaliste, où le simple fait d'interdire certains mots fait disparaître les problèmes que ceux-ci recouvrent. C'est la politique de l'autruche. Pour les artistes, désormais pourvus d'une obligatoire bonne conscience, il faut du coup renoncer à repousser les limites. A faire des plaisanteries déplacées. A avancer des opinions anticonformistes. «Nous pouvons le faire, mais pas si vous voulons nourrir nos familles.»

Meryl Streep, lors du fameux discours des Golden Globes. Photo AP.

Il y a cependant plus grave. Les Démocrates possèdent une si haute idée d'eux-mêmes, une telle impression de se situer dans le camp du Bien qu'ils pensent jouir d'un droit divin à diriger le pays. Ellis s'est fait rétorquer par un ami de longue date que New York ou Los Angeles devraient déterminer qui dirige le pays. «Je ne veux pas que des foutus péquenots le décident. Je suis fier de faire partie de cet élite libérale et je pense que nous devrions désigner le président parce que nous en savons plus.» Où est l'élitisme? Où se situe le fascisme? L'écrivain dénonce par ailleurs l'hypocrisie de Meryl Streep, qu'il ne porte vraiment pas dans son cœur. Son fameux discours anti-Trump des Golden Globes de 2018 en ferait partie. 'actrice y dénonçait sous les vivats de la foule l'Amérique du fric et de ploutocrates «la semaine même où elle a mis en vente sa maison de Greenwich Village pour trente millions de dollars.» Et cela dans un pays aux énormes poches de pauvreté. Une belle âme...

Lynchage médiatique

Comment les médias américains, mis au tapis par l'élection de Donald Trump qu'ils n'ont pas su prévoir, ont-ils reçu le livre? Mal, évidemment. L'auteur n'a pas épargné les journalistes dans son pamphlet fleuve. La presse a donc dit le mal qu'elle pensait de l'ouvrage, mais dans de très longs papiers. En France, l'accueil apparaît plus modéré, même si «Télérama» se montre bien critique. Tous les reproches portent évidemment sur le fond, qui flingue tout azimut. Pour moi, le principal défaut réside dans la forme. C'est long. Bien trop long. Le lecteur s'y perd. En plus, les pages les moins intéressantes se trouvent toutes au début. Les cent premières tiennent à mon avis du tunnel. Ellis peine à entrer dans son sujet. Il ne s'embarrasse pourtant pas par la suite de précautions oratoires!

Pratique

«White», de Bret Easton Ellis, traduit par Pierre Guglielmina, aux Editions Stock, 295 pages.

P.S. Je trouve amusant de rédiger cet article à Genève, l'une des villes les plus politiquement correctes d'Europe. Rappelez-vous que nous sommes dans une cité "sociale et solidaire", où tout se veut "durable". Surtout les travaux publics après dépassements de budget, évidemment!

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