Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Bozar expose à Bruxelles l'art d'après Klimt en "Mitteleuropa". Que de noms à découvrir!

L'exposition part de 1914 pour se terminer en 1938. Y sont étudiés les foyers de Vienne, bien sûr, mais aussi de Prague, de Budapest et des Balkans. Il y a là les réalisations de 80 artistes.

L'autoportrait de Koloman Moser, réalisé en 1916. L'artiste se savait alors atteint d'un cancer incurable.

Crédits: DR

Les organisateurs d'expositions ont ordinairement peur des noms inconnus, qu'ils soient anciens ou contemporains. Le grand public ne vient pas dans un musée pour découvrir. Il veut se retrouver dans un environnement familier. Une sorte de cocon intellectuel. On peut le comprendre, d'ailleurs. Dans un monde comme le nôtre, où tout vient chaque jour heurter les habitudes, il faut un peu de sécurité.

Avec «Beyond Klimt», Bozar ne s’embarrasse aujourd'hui pas de telles considérations à Bruxelles. Bien sûr, le nom écrit en gros sur l'affiche est universellement célèbre. Certes, l'affiche représente son portrait de Johanna Staud, que la mort du Viennois laissa inachevé en 1918. Mais il s'agit d'un deux seuls Klimt de l'exposition, qui ne présente par ailleurs qu'un seul Egon Schiele et un unique Koloman Moser (superbe, c'est l'autoportrait de 1916). Pour ce qui est d'Oskar Kokoschka, aujourd'hui honoré au Kunsthaus de Zurich, je n'ai pas compté. Ce doit être un peu plus. L'Autrichien a traversé toute la période nous concernant ici. Le parcours part de 1914 pour s'arrêter en 1938. Deux dates cruciales. La guerre commence le 1er août 1914. En 1938, l'Autriche se donne à l'Allemagne (ce qui ne l'empêchera pas de jouer aux victimes après 1945). Certains pays ne sont pas encore aujourd'hui remis de ce séisme séculaire. Pensez à la Hongrie, qui fut le premier pays fasciste en 1920 avec le régime du régent Horthy (1)!

Foyers multiples

Quand l’exposition démarre, la catastrophe n'est pas encore consommée. Formé en 1867 après la raclée subie par Vienne en 1866 lors de la guerre contre l'Allemagne, l'empire austro-hongrois tient bon. Il vient même de digérer ses nouvelles expansions territoriales dans les Balkans. Sa capitale constitue un foyer intellectuel et artistique de premier ordre. Nous sommes dans un Etat multiculturel. Autant dire qu'il en existe d'autres centres, presque aussi brillants à Prague ou à Budapest. L'exposition de Bozar peut donc nous présenter au départ toute une série d’œuvres créées pendant le conflit. Pour prendre des gens familiers aux amateurs, il y a aussi bien là Maximilian Oppenheimer que József Rippl-Rónai, qui avait fait une première carrière en France avec les Nabis. Le public n'en découvre pas moins déjà des noms inconnus, parfois difficile à épeler. Il y a en tout quatre-vingts artistes dans l'exposition!

Novembre 1918 constitue une nouvelle rupture. L'empire se disloque. Charles Ier, qui avait tout fait pour arrêter la guerre, se voit contraint à l'abdication. Il mourra jeune, exilé au Portugal. Georges Clemenceau veut en effet la peau de l'Autriche-Hongrie, qui se retrouve coupée en morceaux comme un vulgaire gâteau. «Le Tigre» n'a ici pas eu un œil de lynx. L'Europe centrale (dites plutôt «Mitteleuropa») restera jusqu’à nos jours un lieu de convulsions. Il y a désormais une culture thèque, une autre hongroise, un troisième yougoslave et bien sûr une quatrième autrichienne. C'est le gros morceau de «Beyond Klimt» qui regroupe néanmoins plus volontiers aux murs les artistes par sensibilité que par nationalité. Chacun d'eux se voit représenté par quelques pièces, tirées parfois du musée d'une ville obscure.

Tous les styles

Il y a de tout chez ces gens que l'on voit d'un regard pour une fois réellement neuf. Des figuratifs et des abstraits. Des partisans de la touche bien visible et les tenants du lisse caractérisant, ici comme ailleurs, la «Neue Sachlichkeit». Des peintres et des sculpteurs. Des gens enfin (à mon avis en tout cas) plus ou moins doués. Ils se retrouvent dans des salles thématique. «Guerre et désillusion» multiplie ainsi les visions de soldats morts, morts-vivants dans la neige ou regrettant d'être encore vivants. Une tendance bien entendu muselée par la censure. L'espace voué au cubisme, qui se manifeste un peu tard à l'Est, reflète bien sûr un genre moins périlleux. La chose n'empêche pas Emil Filla, Josef Čapek ou Lajos Tihanyi (notre photo) de manifester un évident talent. Ils auraient pu figurer en «guest stars» dans l'exposition actuellement consacrée par le Centre Pompidou au cubisme!

Les années 20 et 30 apportent aussi leur lot de révélations. Beaucoup se situent dans le sillage de mouvements connus. La Tchécoslovaquie ou la Hongrie ne sont pas coupées du monde occidental, comme elles le deviendront après le tomber du rideau de fer en 1948. J'ai parlé de «Neue Sachlichkeit», a ce tout ce que cela suppose à la fois de beau métier et de critique sociale. Je peux ici citer le «Portrait du directeur de banque Koch» (1928) de Paul Gebauer (2) ou l'autoportrait de Marie-Louise von Motesiczsky (1926). Le surréalisme se devait d'être présent. Il l'est avec Toyen comme Wolfgang Paalen. Idem pour l'abstraction. Là, il y a au moins un nom internationalement célèbre. C'est celui de Lázlo Moholy-Nagy.

Mise en scène pauvre

On aimerait ne dire que du bien de l'exposition réalisée avec une parfaire connaissance du sujet par Alexander Klee (l'exposition a commencé sa carrière au Belvedere de Vienne). Tel n'est hélas pas le cas. D'abord, elle semble interminable. Ensuite, sa mise en scène laisse à désirer. Il ne suffit pas de proposer une animation multi-sensorielle autour de Gustav Klimt pour faire moderne. Il faudrait aussi adapter les lieux. Or cette partie de Bozar frôle la ruine. Tout ce qui s'y voit montré se retrouve du coup dévalué. L'accrochage reste banal. La lumière demeure atroce. Il n'y a pas ici le bel effort consenti par l'institution pour le peintre flamand baroque Theodor van Loon (3), dont je vous ai parlé. Espérons que le «Bernard van Orley, Bruxelles et la Renaissance» annoncé par Bozar pour le 20 février (clôture le 26 mai) bénéficiera d'une véritable mise en scène dans un vrai décor.

(1) L'honnêteté m'oblique à dire que Horthy a fini par se retourner contre Hitler, qui l'a fait prisonnier en Bavière.
(2) Un peintre tchèque très intéressant né en 1888, mort en 1951 et inconnu même du Web.
(3) Jusqu'au 13 janvier 2019.

Pratique

«Beyond Klimt, Nouveaux horizons en Europe centrale 1914-1938», Bozar, 23, rue Ravenstein, Bruxelles, jusqu'au 20 janvier 2018. Tél. 0032 25 07 83 36, site www.bozar.be Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h.

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